Dans des sessions de spiritualité et de pratiques spirituelles, la question se pose souvent du rapport entre le psychologique et le spirituel. Que faire de nos émotions anciennes, de nos traumas, de nos conditionnements dans le contexte de la recherche spirituelle ? On trouve deux types de réponses dans ce contexte. On entend volontiers d’un côté qu’il faut d’abord nettoyer les écuries d’Augias avant de pouvoir se consacrer à la rechercher de l’essentiel. L’autre option est de trouver tout d’abord le Un, l’Union, le Fond, l’Eveil, etc. et ensuite de revisiter le monde psychique avec un regard neuf et aimant.
Nous sommes les héritiers, non seulement depuis Freud, mais surtout, depuis les années 68, d’une vision très psychologisante de l’être humain, au point que la psychologie fait partie de la culture commune, comme une évidence, ce qui n’était pas du tout le cas avant. On parle de complexes, d’inconscient, de thérapies de manière extrêmement courante.
La solution à notre équation du rapport entre le « psy » et le « spi » passe d’abord par la compréhension que ces deux mondes organisent leurs discours dans deux types de représentations, de cartographies.
Pour le monde « psy », le sujet est la sphère psychique, siège de tous les phénomènes mentaux, mais en particulier des conditionnements, des traumas et de l’émotionnel. Une distinction d’importance est celle qui divise cette sphère psychique en conscient et inconscient. L’inconscient étant vu comme le réservoir de toutes les représentations psychiques que le cerveau inhibe – pour différentes raisons.
Le sujet des thérapies « psy » est, en présence d’un dysfonctionnement, une manière d’aller rechercher dans l’inconscient et sa structure les causes de ce dysfonctionnement, afin, si possible, d’y mettre fin. Il existe d’innombrables pratiques psychothérapeutiques. Dans les discours, on entend souvent que la sphère psychique représente l’intégralité du monde intérieur et que nos émotions les plus profondes et les plus enfouies sont ce qui tapisse le fond de l’être, parfois inaccessibles, parfois inguérissables. Certaines nouvelles thérapies cherchent surtout a améliorer la qualité de vie, sans forcément aller chercher trop profondément dans la psyché.
La spiritualité ne fait pas l’impasse sur la sphère psychique, elle reconnaît volontiers que cette dernière fait souvent obstacle au progrès spirituel, que ce soit par ses désirs, ses illusions ou ses attachements. Mais la spiritualité, de manière très générale, considère que la sphère psychique n’est pas le « fond » de la question, ni de l’être, d’ailleurs. Les traditions reconnaissent l’existence de « quelque chose » que l’on ne peut nommer (mais que l’on nomme tout le temps) qui se situe bien en dessous de la sphère psychique, « quelque chose » d’intouché par les agitations du monde, un grand Témoin de la réalité, un Amour infini, quelque chose d’éternel et de non localisable. Pêle-mêle, on appelle cette réalité « Dieu », le Soi (Hindouisme), la Nature originelle (Zen), le fond sans fond de l’être (Eckhart), etc.
Le but de la spiritualité est de ne plus vivre à partir de la sphère psychique soumise à des attirances et des répulsions, à des jugements justes et des erreurs de jugements, à des intérêts égoïstes, etc., mais de faire « un » avec ce fondement de la réalité, aimant et impassible, et d’agir à partir de ce fond. Paul écrira « Ce n’est plus moi qui vis, c’est Christ (c’est-à-dire la nature divine) qui vit en moi » (Ga 2,20). Le chemin de l’Union avec ce fond passe par « le profond oubli de soi-même et des représentations mentales » (Maître Eckhart). Alors l’âme humaine se reconnaît Dieu en Dieu, ce que les Upanishads diront ainsi : « Cet atman (conscience individuelle dépouillée) qui vit au fond de ton cœur est Brahman (« Dieu ») ».
Cette union avec le fond de la réalité n’est pas uniquement une dissolution dans la grande Origine, ce qui nous rendrait inaptes à vivre normalement, mais elle va porter des fruits dans cette vie concrète, parce que cette Origine est la grande conscience aimante. Comme c’est l’amour qui porte l’Origine à se manifester dans le monde, il me porte à vouloir le bien de toutes les créatures – moi y compris – et à faire ce qui m’est possible pour y participer.
Ces deux cartographies du monde semblent distinctes – même si la cartographie de Jung doit être mise à part, car elle emprunte aux spiritualités (il reconnaît dans le Soi l’image de Dieu dans l’âme). Pour les psychologies courantes, la psyché est le tout de l’intériorité, pour les spiritualités, la psyché est une sphère qui flotte au-dessus de l’océan de l’Origine auquel le mystique aspire.
Dans le monde psy, il n’y a souvent pas d’après la thérapie, sinon le souhait d’aller mieux. Dans le monde spi plusieurs cas de figure. Dans certains milieux, la psychologie est au mieux vécue comme une recherche de l’ego, au pire, elle n’existe pas car « il n’y a personne pour avoir une psychologie ». Ou bien encore les exercices de piété suffisent, car nous resterons pécheurs… Dans une autre catégorie, le passage par le travail psychologique est vu comme un nettoyage avant de s’attaquer vraiment à la spiritualité, une sorte de purification ou d’ascèse. Une troisième voie consiste à descendre dans le grand silence de l’âme pour s’y unir à la Source, ce qui se fait dans le grand lâcher-prise, loin des efforts ascétiques, pour déverser sur la sphère psychique l’amour qui vient du « fond sans fond ». Ce faisant, cet amour réalise la grande transformation, le grand déconditionnement, qui peut, s’il le faut, s’aider d’une aide thérapeutique.
Et l’enfant intérieur dans tout cela ? Il est intéressant de remarquer que cette idée de retrouver l’enfant intérieur est un outil de certaines psychothérapies, mais aussi une idée que l’on voit chez Jésus qui dit « si vous ne devenez comme les petits enfants, vous n’entrerez pas dans le royaume des cieux. (c’est-à-dire à l’union à Dieu) » (Mt 18,3). Comment comprendre cela ?
Pour les thérapies, l’enfant intérieur est la trace laissé par nos blessures d’enfance, conditionnements agissant sur nos ressentis et nos comportements d’adultes et pouvant se manifester par des peurs, des colères, des tristesses irrationnelles parce que rattachées à un objet inconscient et ancien. La thérapie espère faire remonter le souvenir traumatique depuis l’inconscient, dans l’espoir que sa mise en lumière guérira les souffrances actuelles. Il y a toute une palette de thérapies qui utilisent l’image de l’enfant intérieur, depuis la redécouverte de l’enfant que j’étais, qui a souffert, qui a eu peur, qui a été triste, jusqu’à des techniques plus extrêmes qui cherchent à faire émerger l’enfant souffrant, en colère ou triste dans mon aujourd’hui, pensant ainsi exorciser la question et amener à une guérison, ou au moins une amélioration des dysfonctionnements.
Mais qu’entendait Jésus en nous demandant de redevenir des « enfants », était-ce une régression infantilisante ? Un retour à l’enfant souffrant, en colère ou triste ? Jésus ne parle pas de l’enfant en tant que sujet d’émotions, mais en tant qu’individu libre de toutes les analyses intellectuelles et conceptuelles. C’est ce qu’il dit dans la première remarque des béatitudes : « heureux ceux qui sont pauvres dans leur esprit ( libres de pensées, de jugements) en eux-mêmes, car le royaume des cieux est à eux. ». Ou, dans une paraphrase plus tardive de Maître Eckhart : « être dans un grand oubli de soi-même et des représentations mentales ».
En spiritualité, pour accéder à ce grand fond silencieux qui n’est pas dans la sphère psychique, on va se dépouiller de l’appareil mental pour ne devenir que pure présence. Et l’enfant est justement la personne capable d’être dans la pure présence dépouillée de réflexions et de pensées. Il ne s’agit pas de devenir bête, mais d’être dans la pleine présence à la réalité. Cette contemplation dépouillée d’analyse de la réalité permet d’accéder à la contemplation de l’instance qui, en moi, est témoin du monde. Ce que l’on appelle la conscience (non morale). Maître Eckhart écrit : Pour connaître les choses, l’âme doit être inconnaissable, comme l’œil doit être transparent pour voir les choses. Le soleil traverse le verre et permet de voir dans la pièce, de la même manière, la lumière divine traverse la connaissance de l’âme pour lui permettre de voir le monde. L’âme est présente dans chaque partie du corps et en chacune elle est totalement présente. L’âme accueille en elle ce que les cinq sens lui présentent afin de pouvoir contempler quelque chose [= Dieu] de dépouillé des perceptions sensorielles : un espace conscient sans caractéristiques matérielles.
Dans la spiritualité, l’enfant intérieur, c’est ce qui en moi est encore intouché par les objets mentaux et leurs agitations, tandis que dans les psychothérapies, il s’agit des traces agissantes de l’enfant souffrant en moi. Au-delà de cette différence, c’est bien la vision du monde intérieur qui diverge. D’un côté un inconscient profond et sombre qui agit sur notre quotidien, de l’autre une présence qui nous dépasse, parfaitement limpide et aimante.

Laurent participera à la cinquième édition du colloque Être Plus le 14 novembre 2026 à Bruxelles.











