A la découverte de la Clarté Originelle

Le Dzogchen au fil des jours

La Pureté Primordiale

Paris, printemps 1986. Une belle demeure ancienne sur la Butte Montmartre donne sur une cour intérieure jonchée de brindilles où trône un marronnier centenaire aux mille petites feuilles vert tendre. Un escalier en bois usé par les ans, une grande pièce : nous sommes au siège d’un centre bouddhiste appelé précisément Rigpa, du nom de la Conscience Originelle. Quelques dizaines de personnes sont réunies, assises en tailleur sur de gros coussins cubiques. Le lama tibétain drapé d’une robe bordeaux est assis en lotus sur un siège surélevé peint en orange. Bien en chair, jovial et souriant, le Lama s’exprime dans un anglais parfait avec aisance et humour. Cette fois il donne trois journées d’enseignement public sur le Tsik Sum Ne Dek, « Frapper l’Essence en Trois Mots », un des grands textes de référence du Dzogchen. Il nous dit :

Le Dzogchen ne part pas du péché originel, mais de la Pureté Primordiale de l’Etre, Ka Dak en tibétain. Ka est la première lettre de l’alphabet tibétain, Dak signifie pur. On peut ainsi traduire Ka Dak par Alpha Pur, Primordialement Pur. Dans le Dzogchen, l’accent est avant tout mis sur une ferme confiance en la pureté originelle. 

Sur le chemin du retour, je lâche la bride à mes pensées. Quelle est l’image de la condition humaine véhiculée par la culture matérialiste scientifique de l’Occident moderne ? Une conscience vacillante enfermée dans un corps fragile et temporaire, souvent souffrant. Une machine biologique palpitante condamnée à mort et se débattant pour survivre dans un monde extérieur aussi indifférent qu’une mécanique… pour horizon de vie, grapiller ça et là quelques brefs moments de bonheur dans un monde désabusé.

Soudain, je viens d’entendre un message en accord avec mes intuitions les plus profondes. Je jubile, j’en ai la chair de poule. Ce mot tout simple, Ka Dak, tel un koan zen, aurait-il le don de déchirer le voile et révéler l’infini constellé d’étoiles ? En tout cas l’expérience vécue à cet instant est d’une étincelante simplicité. L’un des personnages d’Alain Damasio termine une tirade par cette magnifique expression : « Le cosmos est mon campement ». À cet instant, pour le paraphraser, je ressens dans toutes les fibres de mon être que l’infini est mon campement. Enfin un hommage digne de l’Être ! A cet instant, je me sens reconnaissant, mais surtout, pour la première fois, reconnu.

Le lendemain, le lama nous parle de la définition du mot Dzogchen :

« Dzog signifie en tibétain perfection ou complétude, Chen signifie grand ; on peut donc traduire Dzogchen par Grande Perfection ou Grande Complétude. Mais il ne s’agit absolument pas d’une perfection qu’il faudrait s’efforcer d’atteindre ; tout au contraire, cette perfection originelle a toujours été là, sous-jacente à l’ensemble des phénomènes, au-delà de toute limitation et de tout changement, auto-existante, déjà spontanément accomplie. Elle ne dépend de rien, elle est semblable au ciel, à l’espace. Identique et égale à elle-même en tous les êtres, le nouveau-né, le moribond, l’animal… Non fabriquée, non construite : déjà là. Conscience intemporelle sous-jacente à l’ensemble du monde phénoménal, de l’existence, du cycle des naissances et des morts. »

La métaphore du cinéma

Les maîtres Dzogchen contemporains affectionnent particulièrement la métaphore du cinéma à l’ancienne : le projecteur et la bobine de film qui se déroule. Vous êtes au cinéma, des couleurs mouvantes apparaissent sur l’écran, des sons sont perçus. Ils donnent l’impression de personnages et d’événements réels, illusion tellement forte parfois qu’on peut s’y laisser prendre et vivre à fond leurs joies et leurs affres émotionnels. Mais il n’y a pas de personnages, il n’y en a jamais eu…  Il y a seulement des couleurs et des sons. Si, au lieu d’être fasciné par l’apparence des personnages et par le scénario, au lieu d’y croire, on se questionne sur leur vraie nature, on constate qu’elle est… la lumière. L’ampoule du projecteur donne la lumière, mais elle n’est jamais impliquée dans le cinéma. Quand la mort survient, quand le film s’arrête, la Clarté Originelle est révélée… mais elle a toujours été là ! C’est un moment privilégié pour reconnaître la Source et être libéré ; mais vous pouvez aussi, comme des enfants pris par le scénario captivant d’un film et frustrés qu’il finisse, négliger la lumière blanche, faire une crise de manque et vous précipiter vers un nouveau film, une nouvelle histoire… une autre existence. C’est ainsi que nous passons de vie en vie…

Un beau soir, à l’âge de 26 ans, j’assurai la traduction simultanée lors d’un enseignement en soirée du même lama tibétain à la Butte Montmartre à Paris. Ayant reçu en entrevue indivuelle pendant la journée plusieurs de ses étudiants pris dans de grosses difficultés émotionnelles, il souhaitait délivrer à tous un message fort sur ce thème. Il venait de nous exposer cette métaphore du cinéma. Il nous dit alors, d’un ton solennel qui n’était guère dans son habitude, étant plutôt d’un naturel enjoué :

– Si vous êtes pris par les émotions, restez dans la nature de l’ampoule. Au moment de la mort, restez dans la nature de l’ampoule. Rest in the nature of the bulb. Il nous fit répéter une dizaine de fois en Français avec tous les participants cette injonction : « Restez dans la nature de l’ampoule ».

Puis un long silence se fit, auquel il mit un terme en disant : « Maintenant, j’espère que vous en souviendrez. C’est mon message essentiel pour la vie et la mort. » Ce fut un grand moment d’éveil pour nous tous.

En lien avec cette métaphore du cinéma, on distingue les deux types de voies :

Une voie directe comme le Dzogchen vous dira : « Reconnaissez que vous êtes dans un film et demeurez dans la nature de la lumière. Alors, peu importe que le scénario soit bon ou mauvais ; prenez-le pour ce qu’il est, une simple fiction. C’est pourquoi les grands maîtres Dzogchen (les vrais) accueillent avec égalité les moments agréables et les épreuves de la vie.

Une voie graduelle vous conseille ainsi : si vous êtes pris dans le film au point de le considérer comme la réalité, travaillez donc à améliorer le scénario… pour avoir au moins un bon film ! En pratique : pratiquez l’amour, la compassion, le pardon, la paix intérieure, la patience, etc, et votre vie sera plus heureuse.

Les deux voies ne sont pas incompatibles, au contraire ! Nous savons qu’un film est une fiction, cependant nous choisissons de préférence les bons… Selon l’éthique de la sagesse bouddhiste, il est conseillé de cultiver les deux voies en même temps :

Prendre soin avec grande attention et bienveillance de nous-mêmes, de nos relations, du monde… tout en gardant le lâcher prise, l’espace et l’humour qui viennent de notre intuition qu’au plus profond de nous-mêmes, nous sommes primordialement et à jamais libres.

 

Dernier ouvrage dont s’inspire l’article ci-dessus : A la découverte de la Clarté originelle aux éditions Almora

 

Les autres ouvrages d’Olivier : https://www.babelio.com/auteur/Olivier-Raurich/296212/bibliographie

 

Pour vivre sa transmission :  Retraite d’Hiver organisée par Être Plus​​

28 décembre au 1er janvier 2027 – Limoges – France

​Thème : Les émotions — les comprendre, les traverser, les accueillir

Animé par Olivier Raurich

Cinq jours de méditation avec Olivier Raurich au Château de Ligoure pour accueillir ses émotions et entrer dans l’année nouvelle par la voie du Dzogchen.

Infos et réservations : https://evenements.etreplus.be/stage-de-fin-dannee-2026/

 

 

Olivier Raurich allie rigueur scientifique et sagesse contemplative. Chercheur en physique théorique, sa rencontre avec le Dalaï-Lama à 25 ans l’initie à la sagesse bouddhiste. Depuis quarante ans, il enseigne la méditation et la sagesse extraites de leur contexte traditionnel pour révéler le sens universel. Auteur de six ouvrages, il anime webinaires, stages et formations pour dirigeants d’entreprises.
Découvrez tout son univers sur son site web.

 

 

Étiquettes : bouddhisme tibétain, Dzogchen, nature de l'esprit, pureté primordiale, rigpa

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