On entend parfois parler dans la spiritualité de « nuit de l’âme », de « nuit obscure », de « ténèbres », et on les associe à de graves dépressions spirituelles, à des sentiments d’abandon de la part de Dieu et de perte de sens.
Dans les pires des interprétations, on dit que Dieu abandonne la personne pour tester sa foi et voir si elle reste fidèle dans l’épreuve. Cette dernière analyse est perverse et ne reflète que la perversion de la société dans laquelle elle a été développée. Si Dieu est amour (1Jn 4,7ss), l’imaginer en train de refuser des consolations spirituelles pour tester le croyant est un contresens. Certes, nous sommes à nous-mêmes notre propre obstacle sur la voie spirituelle, mais ce sont les voiles que nous nous mettons nous-mêmes sur la tête, et le chemin consiste à les voir et à les enlever avec bienveillance. Et non pas croire que Dieu nous envoie une épreuve – qui est une fausse croyance très courante. Que les épreuves nous enseignent est une évidence, mais l’unique volonté de Dieu et que l’amour se diffuse, quelle que soit la situation.
Mais revenons à cette nuit obscure.
il y a deux réalités qui sont décrites sous cette idée de nuit. Il faut, pour bien le comprendre, saisir qu’il y a deux types d’accès à l’union divine : une mystique dite « unitive » (Maître Eckhart, par exemple) qui s’unit à Dieu par la contemplation, dépouillée du « moi », qui débouche dans le jaillissement de l’amour qui vient de Dieu et qui sort du cœur. L’autre mystique est la mystique dite « affective » ou « dévotionnelle » qui fait jaillir l’amour en développant une relation aimante avec une image de la Divinité (Jésus, un saint, Marie, Bouddha, Krishna, un maître, etc.). Cette relation aimante débouche sur l’union avec Dieu dans le dépouillement de soi. Deux chemins d’accès : l’union vers l’amour ou l’amour vers l’union. Le résultat est le même mais les chemins sont très différents dans les paysages qu’ils proposent.
Dans la mystique affective, les ténèbres sont des sentiments d’abandon, comme si Dieu se cachait à cette personne en ne lui donnant plus de moment d’exaltation amoureuse, ces consolations sensibles de la présence de Dieu. Mathilde de Magdebourg décrit très bien ces alternances consolation-désolation, et la sortie de ces états émotionnels dans la saisie de la « divine absence », la prise de conscience que la Présence de Dieu est toujours là, mais qu’elle n’est pas sensible et qu’elle se manifeste quels que soient nos états intérieurs.
Dans la mystique unitive, la ténèbre d’inconnaissance est le passage obligé, elle se situe au tout début de la recherche spirituelle. C’est typiquement ce que décrit le pseudo-Denys dans son « traité de théologie mystique » : Dans cette inconnaissance se trouvent voilés les simples vérités de la théologie, dans la lumineuse Ténèbre du Silence, Ténèbre qui comble d’indicibles splendeurs les intelligences qui savent clore leurs yeux. Pour la mystique unitive, la ténèbre, c’est ce que l’on trouve en descendant dans l’âme dépouillée d’elle-même et de toutes les images. Cette ténèbre, contrairement à la ténèbre de la mystique affective, n’est pas un sentiment d’abandon douloureux, mais bel et bien la présence divine elle-même, paisible, joyeuse et aimante.

Laurent interviendra lors du colloque Être Plus « S’éveiller à la Joie » , le 14 novembre toute la journée, au W:halll à Bruxelles. Infos : https://evenements.etreplus.be/
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