Le robot humain est une machine ultra-sophistiquée. Sa structure n’est pas faite de tubulures d’acier, mais d’os et de cartilages. Ses mouvements ne sont pas assurés par des pistons, des ressorts et des vérins, mais par des muscles de chair. Ses impulsions à agir ne sont pas transmises par des câbles et des circuits imprimés, mais par des nerfs.
Le robot humain est un chef-d’œuvre d’ingéniosité. Il est doté d’une architecture neuronale hors pair de reconnaissance des formes, des sons et des couleurs, ainsi que de capteurs olfactifs et gustatifs de bonne qualité. Son intelligence, 100% naturelle et bio-dégradable, est gérée par un système d’exploitation de toutes ces informations en temps réel, équipé d’une mémoire vive et d’une capacité d’enregistrement pour le long terme : un formidable réservoir de données disponibles à tout moment, permettant de comparer, jauger, adopter, classer ou rejeter toute information nouvelle. Enfin, il bénéficie d’une capacité d’apprentissage et d’auto-évaluation, performance de très haute technologie, invention de pointe brevetée sous le nom de « conscience ». Sans oublier un processus intégré innovant de téléchargement automatique de données sociales et culturelles par le son et l’image appelé « éducation », autorisant le formatage et l’adaptation à l’environnement, ainsi que la communication avec les autres robots humains. Car l’interconnexion entre les machines a permis de former une société aux rouages très complexes censée répondre, par l’attribution de tâches spécialisées, aux besoins de tous en énergie et en protection.
Les robots humains possèdent quatre fonctionnalités exceptionnelles qui les distinguent nettement des autres types de machines :
- Ils se pourvoient en énergie de manière autonome, transformant les matériaux présents dans leur environnement – ou acheminés par leurs soins – grâce à un processus bio-chimique complexe et performant.
- Ils sont dotés de facultés relationnelles subtiles appelées « émotions », leur permettant de recourir à toute une palette de réactions et d’expressions inter-personnelles allant de la passion amoureuse à la haine féroce, en passant par l’empathie, la peur, la colère, l’indifférence, et encore de nombreuses autres nuances pré-programmées ou téléchargées à la demande.
- Ils se reproduisent par paire, engendrant, par un processus bio-technologique relevant presque du miracle, un ou plusieurs autres robots humains rudimentairement équipés, appelés à se développer physiquement et programmatiquement.
- Ils sont en capacité de concevoir et fabriquer d’autres machines censées leur faciliter les différentes tâches quotidiennes et multiplier leur puissance de production.
Les robots humains, plus performants de génération en génération, ont peu à peu recouvert la planète Terre, la réduisant à l’état de garde-manger et d’entrepôt de matières premières.
Pourtant, pourtant… comme toute invention, aussi géniale soit-elle, le robot humain est porteur d’un « bug », d’une anomalie scientifiquement inexplicable. Heureusement, celle-ci ne se déclare que dans un nombre très limité de machines. Il arrive à ces machines, sous certaines circonstances non encore pleinement élucidées, que le ronronnement de leur programme bien rodé s’interrompe soudainement. Par exemple, allongé sur le dos dans l’herbe un soir d’été, contemplant la splendeur et l’immensité du ciel étoilé, il peut surgir inopinément dans le centre de traitement neuronal de l’un de ces robots humains une interrogation incongrue, « Pourquoi ? », étrangère à son logiciel, inutile tant à sa survie qu’à ses capacités de production. Et cette bizarrerie « informatique » ne se contente pas d’apparaître de façon aléatoire : elle modifie progressivement, surtout lorsqu’elle se répète, l’ensemble du système de perception et de gestion des données du robot concerné, ses automatismes savamment organisés, jusqu’à – si celui-ci ne la corrige pas en l’éliminant comme un virus – transformer et ré-organiser le cœur même de son système central d’exploitation. C’est alors comme si un rêve d’humanité s’était introduit par effraction dans l’édifice de calculs soigneusement classés, entretenus et enrichis de la machine. Une faille, une vulnérabilité qui est aussi une ouverture. Et si le robot humain était en fait plus humain que robot, tout au fond de lui ? Et si nous étions tous cet être hybride partagé entre deux réalités inconciliables ? La première nous domine ; la seconde nous appelle. À laquelle des deux offrons-nous notre attention ?

Jean Bousquet
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Ce texte est extrait de son dernier ouvrage Près de la Source publié aux éditions du Septénaire.












