L’existence n’est que mémoire : un ensemble de mémoires accumulées, juxtaposées, cousues et ficelées les unes aux autres, tant bien que mal, dans le but d’obtenir un tout à peu près cohérent – en tout cas pour son organisateur. La mémoire est remplie d’affects cristallisés, d’opinions arrêtées, d’images fixes, non modifiables ; c’est une sorte de musée de mannequins de cire, blafards, figés dans leurs expressions heureuses ou malheureuses, poussiéreux. C’est cet ensemble pétrifié que nous appelons « moi », « ma vie », « mon histoire ». Sans mémoire, l’ego ne pourrait exister. La mémoire est l’ego.
Le contenu extrêmement lourd de la mémoire – avec ses milliers de références, ses associations d’idées, de clichés et de sentiments ressassés – écrase le présent de son poids ; il le voile, l’invisibilise, l’ensevelit vivant, le préconçoit, le formate à la manière d’un moule contraignant. Ce bazar énorme et encombrant piétine le présent tout en l’ignorant totalement, et se projette, de tout l’élan de ses certitudes et préjugés, vers un avenir préfabriqué qui lui ressemble comme deux gouttes d’eau, qui n’en est que le prolongement, la continuation.
Le temps n’est pas une succession d’instants, mais un présent perpétuellement vivant, indéfini, insaisissable, inenregistrable. L’instant est éternel, c’est-à-dire sans durée ; il est toujours neuf, « nouveau-né », sans passé, sans histoire, sans avenir. Lorsque la mémoire nous domine, dirige nos actions, nous envahit et nous organise, ce n’est alors pas le temps qui s’arrête ; c’est nous qui nous arrêtons, nous mettons en retrait, à l’écart de la Vie toujours neuve qui s’écoule sans interruption.
La substance, la matière première dont est constitué le « vieil homme » en nous est la mémoire. Cet édifice immobile, inamovible, non mobilisable, s’est construit pierre après pierre, expérience après expérience. Il ne s’agit pas d’un courant limpide et fluide, d’un matériau malléable, vivant, mais d’un simple empilement d’objets hétéroclites comme on peut en voir dans les greniers. Le vieil homme n’est autre que cet agrégat auquel il s’identifie, auquel lui seul attribue un ordre, une cohérence, un sens, une raison d’être. Mais les conséquences de cet état de conscience, de cet état d’être conditionné par le passé, sont visibles et palpables par toutes et tous : conflits intérieurs et extérieurs, comportements inadéquats, décalés de toute réalité, à contre-temps. Le temps et la mémoire sont étrangers l’un à l’autre ; on pourrait parler à leur sujet de deux univers parallèles (qui donc ne se rejoignent jamais). L’instant respire et permet la respiration, il avance et fait avancer ; la mémoire arrête, bloque, conserve, retient.
Le vieil homme ne résoudra jamais ses problèmes internes, ni ceux qu’il a causés autour de lui. Chaque « solution » qu’il concocte, il la puise dans le réservoir de sa mémoire, saturée d’objets et d’informations chaotiques. Or la mémoire, le fait de s’appuyer sur la mémoire pour envisager la pensée et l’action dans le présent, est justement la cause première de tous les problèmes accumulés, qui deviennent aujourd’hui de plus en plus critiques et ingérables, à l’échelle individuelle comme planétaire. De décalage en décalage, de réponse inappropriée en réponse inappropriée, d’inadéquation en compromis, nous nous sommes spectaculairement éloignés d’une connexion réelle, riche et interactive, au présent. Celui-ci reste trop souvent enfoui sous des considérations et interprétations issues du passé – du fourre-tout de la mémoire –, inadaptées à l’urgence présente.
Ce n’est pas d’une « solution » de plus dont nous avons besoin ; ce sont justement toutes les « solutions » du passé qui nous ont conduits dans cette impasse. Une quelconque « solution » sociale, politique, technologique, économique ou écologique ne mènera qu’à toujours plus de confusion et de nouveaux problèmes tant que le vieil homme, cet esclave de son passé, de sa mémoire, est aux commandes et dirige la manœuvre. Ce qui est exigé aujourd’hui de chacun(e) de nous, par les faits eux-mêmes et avec insistance, est une révolution complète, radicale, c’est-à-dire la gestation et la naissance d’un autre être humain, d’un tout autre fonctionnement, d’une nouvelle conscience libre de tout passé, de toute projection dans l’avenir. Seul le retour et l’ancrage au présent d’une conscience alerte et vivante, débarrassée des enchaînements de cause à effet mortifères, peut ouvrir l’espace d’une pensée nouvelle, créative, produisant spontanément des actions adaptées d’instant en instant au courant universel et régénérateur de la Vie.

Jean Bousquet
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Ce texte est extrait de son dernier ouvrage Près de la Source publié aux éditions du Septénaire.












