Lorsque l’oiseau se pose sur un mur et voit les graines qui servent d’appât au piège, son désir le pousse vers ces graines. Il les regarde, puis il regarde les vastes plateaux montagneux. L’oiseau qui résiste à cette tentation s’envole vers les plateaux, plein de joie.
Rumi
Une vie sans combat, sans désir propre, sans choix, est d’une richesse infinie. Mais il est quasi impossible de la mener dans notre civilisation née de la compétition et de l’exercice de la volonté. Pour la plupart des êtres humains, elle équivaut à la mort ; une vie sans ambition est pour eux dépourvue de sens. Et pourtant une telle vie existe ; elle apparaît lorsque cesse l’exercice de la volonté.
Jiddu Krishnamurti
Vous avez certainement expérimenté et compris que le désir, lorsqu’il apparaît en vous, crée un trouble, un déséquilibre, une tension, une division entre votre état du moment, votre réalité factuelle, et ce que vous désirez être, posséder ou vivre.
Vous en venez donc, après des années d’expérimentation de cet inconvénient majeur du désir, à désirer vous libérer des désirs avec leur cortège de douloureuses tensions et divisions ; à vous extraire de ce monde tourbillonnant des désirs.
Absurde ! Ce faisant, vous aggravez votre cas ; vous engagez une lutte exténuante entre ce nouveau désir et tous les autres qui continuent naturellement d’affluer en vous ; vous augmentez ainsi considérablement les tensions et les divisions déjà présentes.
Vous êtes plein(e) de désir, plein(e) de désirs : désir de plaire ou de dominer, d’être aimé(e) ou d’être craint(e), désir de réussite matérielle, familiale et sociale, de plénitude affective et sexuelle, de connaissance, de pouvoir, de considération, de reconnaissance, de réalisation personnelle et spirituelle. Vous désirez tour à tour à peu près tout, et souvent aussi son contraire : l’excitation et la paix, la sécurité et la liberté, la solitude et une relation harmonieuse, la richesse et le détachement, le conformisme et l’intégrité, etc. Et quelle est votre réaction première face à ce tsunami de désirs qui vous submerge nuit et jour par vagues régulières, face à ce tsunami que vous êtes, auquel vous vous identifiez, auquel vous accordez toute votre attention, qui vous occupe et vous préoccupe presque constamment ? Quelle est votre réaction première face à ce tourbillon quasi permanent de désirs auquel vous donnez – ou plutôt : qui vous prend ! – toute votre énergie mentale, affective et vitale ; face à ces désirs pour la réalisation desquels vous vous activez sans relâche, jusqu’à leur accomplissement à la suite duquel d’autres désirs viennent envahir la place laissée vacante en vous ?
Votre réponse, votre réaction habituelle, ordinaire, naturelle, est d’ajouter encore un désir supplémentaire à cette impressionnante collection de désirs, de souhaits, de rêves inaccomplis, de projets et de vœux : le désir de vous libérer du désir, de tout désir ! Si vous voulez vraiment vous délivrer de l’emprise du désir – des désirs – sur votre être, sur votre existence entière ; si vous aspirez à vous extraire du monde hallucinogène du désir ; alors commencez par vous détourner du désir additionnel de libération pour vous consacrer à l’observation de tous les autres désirs qui bouillonnent en vous naturellement. Observez avec attention, avec l’enjeu de tout votre être, leur naissance, leur développement, leur emprise tyrannique et ses conséquences sur l’orientation de vos pensées, de vos émotions et de vos actes.
Un désir n’apparaît, n’existe et ne se développe en vous que lorsque vous perdez contact avec la dimension impersonnelle, universelle, de votre Être profond. Lui seul est à même de vous apporter la plénitude et l’accomplissement que vous recherchez tant. Il est lui-même cette plénitude, par sa seule présence. La perte de contact avec cet élément intemporel qui est votre véritable identité – par distraction, par paresse intérieure, par conformisme avec les valeurs sociales environnantes – génère en vous une frustration colossale, inconsciente, qu’il vous faut absolument et urgemment apaiser pour pouvoir retrouver l’indispensable équilibre de votre système vital perturbé par cette rupture essentielle. Si vous n’êtes pas conscient(e) de ce mécanisme auto-destructeur, et donc ne rétablissez pas immédiatement la liaison essentielle rompue, alors le désir – avec sa myriade d’objets – vient combler artificiellement le fossé – le gouffre ! – que vous avez laissé se creuser. Et la course folle, harassante, commence, vous entraînant à rebondir d’un désir à l’autre, car aucune satisfaction sensorielle ne pourra jamais compenser la perte essentielle ; aucun soulagement partiel, temporaire, ne pourra jamais éteindre durablement le feu dévorant et desséchant du désir, que vous avez-vous-même allumé.
Ne cherchez pas à vous libérer d’un désir qui naît en vous : observez-le, accueillez-le très consciemment, amicalement, sans le violenter ni vous laisser tyranniser par lui ; sans le combattre ni lui obéir. Dans cette observation placide, exempte de peur, de jugement et d’intervention intempestive, vous apprenez à connaître la nature même de ce désir ; vous plongez à sa racine, à sa source, qui est aussi la racine, la source de votre être et de la Vie. Et dans cette connaissance de soi approfondie, le feu ardent du désir s’éteint de lui-même. Car votre inattention est son oxygène, son combustible. La conscience mûrie par l’expérience est alors libre de fêter ses retrouvailles avec l’Être, sa racine, sa source éternelle.

Jean Bousquet
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Ce texte est extrait de son dernier ouvrage Près de la Source publié aux éditions du Septénaire.












