La pensée est vulnérable, non-fiable : une émotion, une influence, un simple mot, et elle se mobilise, elle explore, elle vagabonde. Sans aucun contrôle conscient.
La pensée croit créer ou analyser : elle réagit. Au milieu ambiant, aux situations, aux événements, à ses propres souvenirs et représentations. Ne pouvant appréhender dans sa globalité la réalité multiforme et sans cesse changeante des choses, des êtres et de la Vie insaisissable qui les anime, elle s’en fait une représentation fixe. Mais la représentation n’est pas la chose représentée, de même que les organes d’une souris disséquée en laboratoire, éparpillés en bon ordre sur la tablette de travail du biologiste, ne constitueront plus jamais une souris vivante. En perdant la vie, la souris est devenue un objet de savoir, une nourriture supplémentaire pour la pensée et la mémoire humaines.
La pensée n’est pas un instrument fiable pour capter la Vie mouvante. La pensée est rigide ; la Vie est fluide. Penser n’est pas être conscient(e). Être conscient(e), c’est faire Un avec ce qui est observé, ce qui apparaît au regard. Penser, c’est seulement plaquer sur ce qui est une couche analytique teintée d’affects inconscients, une représentation mentale qui se veut exhaustive. La représentation devient un filtre, un écran, un obstacle à la perception directe, vivante et vibrante de ce qui advient. La Conscience fait Un avec la réalité ; la pensée fait un avec la représentation qui l’en sépare.
La seule véritable utilité de la pensée (mise à part la gestion des contingences matérielles et sociales) est de comprendre ses propres limites infranchissables. Elle peut s’approcher de l’Impensable, mais sans jamais pouvoir l’atteindre, l’embrasser pleinement. C’est dans la compréhension expérientielle de son incapacité fondamentale à saisir la Vie universelle que la pensée à la fois s’ouvre et s’éteint enfin, laissant la place à une faculté plus vaste, plus riche, plus englobante : la Conscience. La Conscience débarrassée de la pensée limitante et de ses représentations partielles devient un pur miroir de ce qui est.

Jean Bousquet
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Ce texte est extrait de son dernier ouvrage Près de la Source publié aux éditions du Septénaire.












