Si l’éveil est si simple – prise de conscience de l’espace dans lequel les choses deviennent conscientes en moi – comment le « réaliser » ? Que faire ? Comment s’y préparer ?
Première remarque essentielle
Il n’y a rien à fabriquer, à attendre, à atteindre, à recevoir d’un extérieur par grâce ou de moi-même par ascèse. Tout est là, il suffit de le réaliser, comme on réalise parfois que notre cœur bat. La grande règle est de ne faire aucun effort (d’ascèse, de volonté), d’être en repos (hesychia, quies), de ne rien faire. Mais que c’est dur pour l’ego de se laisser dissoudre et de ne rien pouvoir faire pour l’empêcher en proposant des buts ascétiques, des performances méditatives, des marathons de lectures !
Mais comment favoriser l’éveil sans « vouloir y parvenir » ?
Tout est dans le lieu de la volonté.
Qui veut ? La volonté propre se fixe un but et cherche à trouver les moyens pour y parvenir. Elle a sa source dans la structure que l’on appelle l’ego, qui lutte pour sa conservation et son renforcement. La volonté qui vient de l’éveil lui-même déjà présent (la conscience qui veut se révéler à elle-même) et qui est d’une toute autre nature. Cette volonté de l’éveil veut simplement le bien de manière générale, et le mien en particulier, mais rien à voir avec l’égoïsme.
Comment discerner en moi la volonté propre venant de l’ego et y retournant, et la volonté de l’éveil qui a sa source en lui-même ?
C’est simple : la volonté propre n’est jamais rassasiée, elle en veut toujours plus, elle n’est pas sûre d’être arrivée à quelque chose (et pour cause…), elle a l’impression de ne pas avancer, elle est frustrée. La volonté de l’éveil, au contraire, est apaisée, bienveillante. C’est ce que, dans le vocabulaire de la mystique chrétienne, on appelle la « volonté de Dieu » en ayant soin de ne pas en faire, à notre image, la volonté d’un ego qui serait celui d’un barbu sur un nuage.
Nous avons toutes et tous cette volonté d’éveil qui a sa source dans l’éveil lui-même. Elle est très douce, mais elle tapisse notre vie et nous a invité sans cesse à la rejoindre. Vous ne liriez pas ce texte si cette volonté d’éveil n’était pas en vous et se cherchait pas.
La question n’est donc pas tant « que faire » que « comment laisser l’éveil se faire »
Il ne s’agit pas d’une passivité mais plutôt d’une manière d’ouvrir les yeux. Si je voulais résumer l’attitude fondamentale à avoir pour favoriser cette éclosion, je dirais (avec Thérèse d’Avila) de favoriser une dilatation intérieure. Ne pas resserrer, ne pas vouloir « se concentrer », éviter de « focaliser ».
Lorsque nous nous concentrons sur une pratique, nous cherchons plus à essayer de museler le mental qu’à nous baigner dans l’océan insondable (Eckhart) de la conscience. Nous pouvons faire la même pratique en élargissant au lieu de réduire le champ. On nous demande de prendre conscience de notre respiration. Fort bien, mais on ne nous dit pas d’oublier la sensation globale du corps, la posture alignée, les sons et la lumière qui nous traversent. L’éveil de la conscience se produit par l’accumulation des différentes consciences sensorielles pour offrir un champ de conscience de plus en plus large et immobile.
Un mot sur ce pauvre mental
Somme de toutes nos facultés intellectuelles, représentations, conceptualisation, mémoire et projection) qu’on croit toujours être l’obstacle à abattre.
Soyons plus gentil avec lui, ne cherchons pas à le bâillonner – on n’y arrive pas, et si on y arrive, ce n’est pas bon signe.
Plus la conscience est élargie, plus le mental a de l’espace, il ne tourne plus en rond en nous gênant, comme un nuage de mouche.
En bref, lutter contre le mental ne sert à rien, car c’est encore lui qui voudrait lutter contre lui-même.
Ouvrez la cage aux oiseaux et tout le monde sera à sa place dans le paysage.












