Cher Théodore. Ta lettre m’arrive après une journée tourmentée. Nous avons eu un
« épisode cévenol », c’est-à-dire que nous avons reçu des tonnes d’eau en quelques heures. On dirait que la maison était sous une cascade. Mais en plus, comme il y avait du vent, l’eau rentrait dans mon ermitage par la porte et par la fenêtre et j’ai épongé une bonne partie de la journée. A la fin, j’étais fourbu, j’avais mal partout. J’ai fait chauffer de l’eau et j’ai mis les pieds dedans en buvant une infusion de la menthe qui pousse ici. Une couverture sur les épaules, j’étais assis près du poêle. Ah ! Si tu étais entré à ce moment-là, je pense que tu aurais éclaté de rire. J’en riais d’ailleurs tout seul, mais j’étais au chaud et je n’ai pas attrapé froid.
L’ermitage est rustique, certes, mais il est en dur et il a été bien fait par les deux moines. Ils étaient trois d’ailleurs, à l’époque, mais le plus vieux est décédé. Ces deux moines sont comme sortis d’un conte : longue barbe blanche et regard pétillant. Ils sont toujours là quand on a besoin d’eux, mais ils ne s’imposent jamais et ne demandent rien, sauf si on se confie à eux. Eux, ils célèbrent plusieurs fois par jour des cérémonies dans la grange. Mais je n’y vais que rarement. Sauf le dimanche où nous mangeons ensemble, très cordialement.
Tu me demandes si l’on peut vivre la joie intérieure dont je te parle, ailleurs que dans un ermitage, ou bien s’il faut se faire moine ou ermite pour y accéder. Les moines anciens disaient que le plus important n’était pas la cellule matérielle, mais la cellule du cœur, cet espace intérieur que tu aménages pour y rencontrer ce qu’il y a de plus profond. Chacun a un chemin particulier, pris dans les activités de la vie et de la famille ou retiré dans un ermitage. Cela n’a pas d’importance. Garde-toi seulement des temps où tu te retires pour aller construire ta cellule intérieure. Plus tard, elle t’accompagnera toujours, même dans les passages difficiles.
Mais ne pense pas que cette joie soit là depuis le début. J’en ai eu des angoisses, des doutes, des obscurités ! Tout n’a pas été rose. Tu sais par où je suis passé : un monastère, puis une vie professionnelle et familiale, puis un retour progressif vers l’ermitage qui m’appelle plus que tout, même si je le retrouve en moi. Chaque fois que j’y passais un temps, je me sentais à la maison. Il est toujours possible que je retourne dans la vie courante, mais j’aurai toujours cet accès intérieur à mon fond érémitique.
Maintenant que je t’en parle, je me rends compte que c’est cela qu’il te faut : trouver ton centre érémitique d’où cette joie jaillit sans cesse. Reviens à ton humanité incarnée, dans toute sa profondeur sensorielle, et là tu découvriras ton centre spirituel, ta cellule intérieure.
Je te le souhaite du fond du cœur.
Fr. L












