Cher Théodore,
Tu m’as demandé comment se passaient mes journées. Chaque ermite se les taille à sa mesure, ce qui a fait dire aux moines qui vivent en communauté, tout au long de l’histoire, que c’étaient soit des paresseux, soit des extrémistes de l’ascèse. On leur reprochait en bloc de n’avoir aucune régularité, de n’obéir à personne – ce qui est l’un des vœux monastiques – de profiter des autres, de jouer aux saints ou de se la couler douce. Ah ! Les moines n’ont jamais tellement aimé les ermites, sauf quand ils les gardaient sous la main, pas trop loin de la communauté.
Même si l’ermitage dont je dépends fait partie d’une toute petite communauté de deux moines, à environ un kilomètre à pied de mon ermitage, je suis entièrement libre de mon organisation et je n’ai de compte à rendre à personne. Je n’ai pas à professer une quelconque religion, même pas celle des deux moines. C’est une sacrée liberté. A moi d’en faire une liberté sacrée… J’ai de la chance.
Les taches du quotidien me prennent un peu de temps : Je me fais à manger une fois par jour – des choses très simples – je mange à midi et j’en garde un peu pour le soir. Finalement, on a besoin de très peu. Il y a bien sûr la vaisselle, la toilette, le ménage. Mais je fais tout cela calmement, c’est une pratique spirituelle, car le corps que je suis est la manifestation de ce qui m’habite et que certains appellent « Dieu », mais que je préfère désigner sous le terme de « Présence ». Cette Présence s’incarne pour moi dans ma vie, dans ce corps, dans cet ermitage, dans cette manière de vivre.
Il y a bien sûr aussi le travail dehors, défricher, couper du bois, faire quelques légumes. J’aime bien m’y donner à fond, transpirer, et revenir à l’ermitage, fatigué, mais content du travail accompli. Au retour, je me lave à la douche extérieure, l’eau est froide, mais on s’y fait, ce n’est pas si terrible, et en hiver, je me lave dedans à l’eau qui a chauffé sur le poêle, dans une bassine, comme mes grands-parents ! Souvent, cela m’amuse, moi qui aimais prendre des douches bien chaudes …
Une fois les taches matérielles accomplies, un grand espace s’ouvre devant moi, un temps infini que je fais fructifier dans la lecture, la méditation silencieuse, la contemplation de la montagne. Là, je n’ai pas d’horaires. Après avoir lu un paragraphe d’un livre, souvent je m’assieds et je le laisse résonner en moi. Mais je ne lis que les livres qui nourrissent, et il y en a peu. Les mystiques de tous horizons et de toutes époques. J’évite les commentateurs, j’ai l’impression qu’ils diluent quelque chose qu’ils n’ont pas goûté.
Voilà, rien de bien extraordinaire dans ma vie. A te lire.
Fr. L.











