Propos liminaire de la rédaction Être Plus
Cette première lettre, d’une série de 9, n’est pas autobiographique.
Elles n’ont pas été écrites depuis un ermitage réel, et pourtant, tout en elles respire le silence, la lenteur, la présence. Leur auteur, Laurent Jouvet, a choisi de laisser de côté le « je » biographique pour laisser parler une expérience universelle : celle d’un être humain confronté à l’essentiel.
Chaque lettre s’adresse à un certain Théodore — ami imaginaire, double intérieur, témoin discret. Ce n’est pas un artifice littéraire, mais un prétexte sensible pour dire ce qui, souvent, ne se dit pas. Ce qui se murmure plutôt. Ce qui se vit dans le creux.
Sobres, sans effet, ces lettres évoquent la vie intérieure dans sa simplicité nue : une cabane, un poêle, la brume sur la vallée, la paix parfois, le doute aussi. Elles ne cherchent pas à expliquer, encore moins à édifier. Elles témoignent.
Il y en a neuf. Neuf moments suspendus. Neuf éclats d’une présence qui n’a pas besoin de spectacle pour être précieuse.
Mon cher Théodore. Tu m’as demandé de t’envoyer chaque semaine des nouvelles de ma vie d’ermite. J’ai l’impression de n’avoir rien à te raconter tant ma vie est régulière et sans évènement particulier. Mais comme tu me connais et que je te sais aussi en recherche de l’Essentiel, je te partagerai mes questions, mes trouvailles, mes joies et mes peines. Puissent-elles t’être une petite lumière. Je dis « petite » car ce que je vis me semble si insignifiant, si banal. Et pourtant la lumière souvent vient l’éclairer, et je me dis que ma vie vaut la peine. Je ne te cacherai rien, ni mes doutes, ni mes banalités, ni mes faiblesses, ni mes forces, ni mes expériences.
Voilà un an que je suis entré dans cet ermitage. Il est tellement simple que le décrire est difficile. Une sobriété qui ferait peur à beaucoup : un lit, une table, une chaise, un poêle, quelques livres, un coin méditation avec tapis et coussin. Rien d’autre. Dans la petite pièce attenante, un évier, un réchaud et quelques ustensiles pour me faire l’essentiel à manger. Dehors, derrière ma cabane, un appentis avec beaucoup de bois d’avance et quelques outils. Tout autour, dans cette vallée encaissée, des forêts denses de chênes verts, et le bruit de la rivière qui monte. Aucun bruit d’origine humaine.
Aujourd’hui, la brume monte du fond de la vallée. Il a plu toute la nuit et la rivière gronde plus que d’habitude. Je me sens dilaté, le cœur plein de la montagne cévenole. Je suis rentré avec quelques bûches et la chaleur ronronne. Face à la fenêtre, j’essaie de te partager ce qui m’habite. Je crois que c’est un silence heureux, dans un espace immense. Mon regard va chercher au fond de moi pour trouver les mots qui te diront ce que je vis ici. Souvent, je reste au fond, dans l’incroyable jouissance de cet océan paisible et joyeux. Mais les mots surviennent, pour toi, sans me faire sortir de moi.
Je ne sais pas si je peux partager cela aux autres. Mais, au moins, tu en seras témoin. En toi vit également ce regard dépouillé et bienheureux. J’aimerais tant que tu t’éveilles aussi à cela. C’est si simple et si évident. Pourquoi se torture-t-on autant dans la vie alors que l’essentiel est là ?
J’attends de tes nouvelles.












