La sagesse populaire et l’éloge de la lenteur
Etonnant, comme la sagesse populaire fait, à coup de nombreux proverbes, l’éloge de la lenteur : festina lente (hâte-toi lentement) disait-on dans l’Antiquité, patience et longueur de temps font plus que force ni rage, conseillait La Fontaine au dix-septième siècle, il faut donner du temps au temps, préconise Cervantes, l’auteur du Quichotte (mais il n’y a pas que lui qui le dit, Mitterand et Jack Lang également…), l’impatience est mauvaise conseillère, lit-on dans les horoscopes, et, bien entendu, rien ne sert de courir… il faut partir à temps, autre morale du grand La Fontaine.
La modernité en rupture avec le temps long
On chercherait en vain, dans le trésor immémorial des maximes devenues proverbiales, une injonction à se précipiter, à faire vite, du genre de celles que nous assène la modernité : le temps, c’est de l’argent, autrement dit ne perdez pas votre temps. Ou ce slogan publicitaire récent : « l’impatience est une vertu », version postmoderne du déjà usé « on n’a pas l’temps ».
La nature insaisissable du temps
On s’aperçoit vite que toutes ces injonctions, qu’elles aillent dans un sens – la patience est une vertu – ou dans l’autre – le temps n’attend pas –, mettent en jeu un rapport tout à fait particulier à une notion apparemment abstraite, le Temps.
Une abstraction, parce qu’après tout, qui a déjà vu le Temps ? Pas celui qu’il fait, mais celui qui passe, justement.
« Je n’ai pas vu le temps passer », chante Aznavour, nostalgique. C’est que le temps nous file entre les doigts. Il glisse, s’échappe, s’enfuit sans laisser de trace. Sinon quelques rides au coin des yeux.
Le bon vieux temps… et le Sud
C’est pourquoi, peut-être, il arrive qu’on parle du bon vieux temps. D’un temps où le temps, sans doute, s’écoulait autrement.
« Laisse le bon temps rouler », susurre une chanson cajun, enjôleuse, nonchalante comme la Louisiane. Nino Ferrer : « On dirait le Sud. Le temps dure longtemps, et la vie sûrement, plus d’un million d’année. Et toujours en été. »
Le Moyen Âge ou l’art de construire pour l’éternité
Régine Pernoud, la grande spécialiste du Moyen Age, affirme que dans nos villes, villages et campagnes, l’époque de l’humanité qui a laissé le plus d’empreintes architecturales est le millénaire médiéval. Pas une cité qui ne recèle une église, voire une cathédrale, une halle, un beffroi venus de ces siècles dits obscurs. Pas une vallée qui ne cache en ses replis une chapelle romane, une grange aux dîmes, les ruines silencieuses d’un monastère…
C’est gens-là – c’est-à-dire nous, d’une certaine façon et il y a quelque temps – construisaient en effet, littéralement, pour l’éternité.
Les matériaux qu’utilisaient leurs maîtres d’œuvre, tout comme le savoir-faire de leurs artisans, maîtres verriers, forgerons, compagnons et maîtres maçons, tout cela défie le temps.
L’éphémère des constructions modernes
A l’inverse, nos architectes et entrepreneurs contemporains, s’ils vont plus vite en besogne, ne visent pas la pérennité. Quelques générations, tout au plus, et parfois beaucoup moins.
Ils construisent dans l’éphémère, ce qu’ils font n’est pas destiné à durer. Matériaux aux coûts compressés, parfois peu fiables (ce ne sont pas les cathédrales qu’il faut désamianter), styles rapidement passés de mode (qui a la nostalgie des tours érigées dans les années cinquante et soixante, ou des pavillons de banlieue ?).
Le choc d’un manuscrit médiéval intact
La première fois que j’ai vu de près un manuscrit du Moyen Age, j’ai ressenti un choc. L’encre sur la peau de jeune veau longuement grattée et poncée au dixième siècle, brillait comme si le moine copiste venait de tracer ses mots… C’était dans la bibliothèque municipale d’Avranches, au deuxième étage de la mairie de cette petite ville normande où reposent, depuis la Révolution, les trésors provenant du scriptorium (l’atelier d’écriture) de l’une des plus formidables abbayes médiévales, le Mont-Saint-Michel au péril de la mer…
Les couleurs, obtenues non par des procédés chimiques, mais sur base de pigments naturels – suivant des recettes dont certaines sont à présent perdues – jetaient leur éclat dans la lumière de fin d’après-midi, intactes depuis mille ans.
Je m’étonnais auprès du gardien des lieux : ces couleurs, ces encres, et leur support, tout ça avait dû être restauré ? Jamais ! me répondit-il, un peu scandalisé.
L’imprimerie : progrès ou perte d’âme ?
J’avais déjà vu de nombreuses reproductions, parfois imprimées avec beaucoup de soin, de manuscrits du Moyen Age. Mais les originaux, là, surpassaient, et de très loin, les meilleures reproductions. Par leur luminosité, leur fraîcheur indiscutable et troublante. Comme si le temps, sur ces oeuvres, n’avait pas de prise.
L’imprimerie, si elle a permis, à dater du quinzième siècle et jusqu’à aujourd’hui, de reproduire, beaucoup plus vite et en beaucoup plus grand nombre, les textes et les images jusque là copiés à la main, constitue un progrès. Un progrès qui, d’un coup, fit basculer notre civilisation dans la modernité : le temps de l’artisanat, de la pièce unique, s’achève avec l’irruption de l’imprimerie. Le règne du multiple, reproduit à l’infini et à l’identique, le règne de l’imprimerie est aussi celui, irrémédiablement, de l’industrie (Mc Luhan a bien vu ça).
L’imprimé moderne face à l’obsolescence
Ce progrès se solde par un gain, en temps et en argent, mais aussi par une perte. L’imprimerie, comme toute industrie, est tout bonnement incapable de produire la fraîcheur et la lumière qui émanent de la pièce unique sortie des mains de l’artiste, de l’oeuvrier – ceci est également vrai pour la maison construite en série, comme pour les vêtements, les meubles ou la nourriture industrielle…
En outre, de l’acide ayant été injecté dans le papier à partir de la fin du dix-neuvième siècle – question de lui garantir un blanc éclatant -, tous nos imprimés récents sont destinés à s’effriter, à s’éroder. En un mot, à s’autodétruire à terme.
Restaurer l’éphémère, à quel prix ?
Lentement mais sûrement, pour reprendre une autre de ces expressions proverbiales par lesquelles j’ai entamé cette réflexion.
Enfin, pas si lentement que ça, tout compte fait : feuilletez, pour voir, un de ces romans imprimés dans les années cinquante du vingtième siècle (ça se trouve encore chez certains bouquinistes). Vous constaterez que les pages, si vous les touchez ne serait-ce que du bout des doigts, se fragmentent en petits morceaux. Secs, usés et jaunis par le temps, semblables à ces fragiles papyrus égyptiens qui nous viennent de l’Antiquité.
Devant cette catastrophe qui guette, des fours ont été conçus, destinés à la désacidification, un par un, des exemplaires de livres produits depuis la fin du dix-neuvième siècle et conservés, à Paris, par la Très Grande Bibliothèque (une appellation qui a, je trouve, quelque chose de babylonien, et donc de promis à la ruine, comme l’empire du même nom, victime de sa lourdeur, de son gigantisme). Cette opération, extrêmement coûteuse, fait songer à la désamiantation : il s’agit, ici également, de sauver ce qui peut l’être, quitte à payer le prix fort.
L’art moderne : trop vite conçu, trop vite oublié
Les deux opérations, à leur tour, ne font-elles pas songer au coût exorbitant que réclament, pour être restaurées, sauvées, conservées, un certain nombre d’œuvres d’art récentes ? Leur défaut est d’avoir été produites avec des matériaux éminemment périssables : couleurs pures, non mélangées d’huile, utilisées par les peintres fauvistes ou déchets divers intégrés dans leurs travaux par plusieurs artistes contemporains.
L’éternité des œuvres anciennes, la finitude des modernes
Les constructions, manuscrits et tableaux issus des siècles médiévaux survivront donc, c’est le paradoxe, à leurs homologues produits aux temps modernes. Edifices, imprimés et œuvres artistiques qui, à moins d’être restaurés à prix d’or, se seront considérablement dégradés et, selon toute probabilité, auront à moyen terme complètement disparu.
L’image virtuelle, seule, permettra vraisemblablement de stocker la mémoire architecturale, littéraire et picturale de nos siècles voués, comme les ampoules électriques, les automobiles, les aspirateurs et les fours à micro-ondes, à une obsolescence programmée.
L’impatience moderne, fruit de l’individualisme ?
Ce constat procure une sorte de vertige – c’est difficile à croire, n’est-il pas vrai ? – et il nous renvoie, finalement, à l’intention des uns et des autres. Les artistes médiévaux créaient pour l’éternité – ça aussi, c’est difficile à croire, n’est-ce pas, précisément parce que ça nous semble insensé, à nous, hommes pressés -, tandis que les temps modernes produisent de l’éphémère.
Le travail des uns pouvait prendre beaucoup de temps : plusieurs années étaient nécessaires pour copier et enluminer un livre manuscrit ou pour peindre un retable, et la construction d’une cathédrale pouvait s’étaler sur plusieurs générations de bâtisseurs, toutes opérations dont la lenteur nous semble aujourd’hui proprement impensable.
Vers une humanité à réinventer ?
L’homme des temps modernes a pris conscience de sa finitude : il sait qu’il est limité, cerné par les frontières de sa naissance et de sa mort. C’est pourquoi, pense-t-on, il limite ses créations au peu de temps qui lui est imparti : il doit créer vite, toujours plus vite, et ce qu’il crée est voué, aussi vite, à disparaître. A laisser la place à d’autres créations, plus performantes. Plus compactes, moins coûteuses, plus rapidement produites et encore plus vite destinées à être remplacées.
C’est pourquoi nous serions devenus impatients : il nous faut tout et tout de suite. Parce que nous sommes pris par le temps, pris de vitesse, parce que pour nous, il n’y a pas d’avant et plus d’après.
La perte du lien au lignage et à la durée
Mais est-ce bien là que réside l’explication de l’accélération apparente des choses ?
L’homme du Moyen Age, après tout, vivait en moyenne moins longtemps que l’Occidental aujourd’hui, et il était tout aussi conscient de sa disparition prochaine. Soit, la menace nucléaire, la pollution et la surpopulation ne le guettaient pas, mais les famines endémiques, les épidémies et même une pandémie, la Grande Peste, menaçaient sa brève existence. Et l’Apocalypse annoncée par les Ecritures pesait de tout son poids dans la mentalité médiévale. La grande peur de l’An Mil est plus qu’une légende, et vaut bien les craintes que nous éprouvons devant les bouleversements climatiques, les crises financières à répétition ou la destruction progressive de l’environnement.
L’individualisme moderne et ses conséquences
La grande différence, la différence radicale qui affecte l’homme et l’a conduit à passer de la patience à l’impatience, de la lenteur – qui n’est pas la paresse, bien au contraire – à la vitesse – qui peut être paresseuse : pensons, par exemple, à ces « voyages immobiles » que peut procurer l’avion -, ne serait-ce pas, plutôt, la naissance de l’individu et de l’individualisme ?
L’homme prémoderne n’existe que par rapport à un lignage. Sa lignée lui préexiste, dont il ne constitue jamais qu’un maillon. C’est la figure de l’arbre de Jessé, omniprésente dans les enluminures, la peinture et les sculptures médiévales : l’homme comme fruit, rejeton d’un tronc bien plus grand que lui, et destiné à poursuivre son existence, sa croissance, bien après lui. A contrario, l’individu moderne répond à la figure de l’atome : la société, sans doute à dater de la Révolution, est désormais atomisée – il s’y trouve même, dit-on, des électrons libres.
Inventer l’humanité
S’il souhaite retrouver le temps, renouer avec la douceur des choses, il reste à l’individu, non pas à retourner au monde prétendument enchanté d’avant – avant la modernité -, car on ne remonte pas le temps, mais à inventer l’humanité. Pas moins.
Races, ordres et lignages ont bel et bien disparu, ils sont révolus. L’humanité, elle, qui relie l’individu à l’autre, au monde et au futur, reste encore à trouver.
Ca prendra un certain temps.

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