Pour une parole lucide et humaniste, au-delà des appartenances.
Un cri qui dérange le silence
Depuis des mois, les bombes tombent sur Gaza. Des enfants meurent, des mères hurlent, des hôpitaux sont ciblés. Une chape de silence recouvre tout cela. Silence politique, médiatique, mais aussi intérieur. Non par indifférence, mais souvent par peur : peur de mal dire, d’être incompris, de heurter. Pourtant, ce qui nous fonde en tant qu’êtres humains – clarté, compassion, courage – nous invite à voir, à nommer, et à nous tenir debout. Non pour accuser ou diviser, mais pour honorer ce qui nous relie.
Une réalité insoutenable et occultée
Gaza est aujourd’hui une ville assiégée, affamée, dévastée. On compte des dizaines de milliers de morts, majoritairement des civils. Les enfants sont amputés sans anesthésie, les ambulances visées, les journalistes tués. Et pourtant, on continue à euphémiser : à parler de « frappes ciblées » ou de « riposte » dans une logique que certains voudraient être celle d’une prétendue légitime défense. Certains mots semblent choisis pour diluer l’effroi, comme si la sémantique pouvait amortir la conscience.
Regarder cela en face demande de la force. Cela ne veut pas dire tout comprendre ou tout juger, mais simplement laisser la réalité nous traverser, même si elle dérange. Ce geste-là est déjà un acte de dignité.
Le 7 octobre : une terreur réelle, et des cicatrices ouvertes
Mais il faut aussi regarder ce qui a précédé. Le 7 octobre 2023, le Hamas a perpétré un massacre effroyable : plus de 1 200 civils israéliens tués, des femmes violées, des enfants brûlés, des familles décimées. Des otages sont toujours détenus dans des conditions inhumaines. Ces actes sont des crimes contre l’humanité, qu’aucune cause ne peut justifier.
Les autorités palestiniennes, au-delà de cette attaque sanglante, continuent à défier Israël et l’opinion mondiale à travers des mises en scène choquantes lors des rares libérations d’otages, instrumentalisant des vies humaines dans une dramaturgie macabre. Ce cynisme ajoute à l’horreur et rend encore plus urgente la nécessité d’une parole claire et humanisante.
Pour beaucoup de Juifs, en Israël comme ailleurs, ce jour a réveillé les cicatrices de la Shoah : la peur d’être à nouveau massacrés, de ne pas être protégés, de ne pas être crus. Le traumatisme historique s’est ravivé, donnant naissance à une réaction démesurée mais enracinée dans une mémoire de la persécution.
Il est essentiel d’accueillir cette douleur-là aussi, sans la nier ni l’utiliser. Car toute souffrance a besoin d’être vue pour ne pas devenir aveuglement.
Ces blessures — collectives, intimes, historiques — réveillent en chacun de nous des émotions puissantes : peur, colère, injustice, loyauté meurtrie. Que l’on s’identifie à la cause palestinienne ou à la mémoire juive, il est humain d’être bouleversé.
Mais dans ce tumulte, il devient facile de se perdre : dans des récits figés, des justifications automatiques, des oppositions mentales qui nous détournent de l’essentiel. Et pendant que les esprits s’échauffent, l’éthique fondamentale qui nous relie à la dignité de toute vie humaine peut s’obscurcir.
C’est pourquoi il importe tant de revenir à ce qui voit, sent, et reste présent — même au milieu du chaos.
L’indignation sélective et les silences pesants
Il ne s’agit pas ici de hiérarchiser les conflits, ni de prétendre que Gaza serait le seul lieu de souffrance ou d’injustice dans le monde. La guerre en Ukraine, les violences en République Démocratique du Congo, au Soudan, au Yémen, en Syrie… autant de drames humains qui appellent la même attention, la même compassion. Ce texte ne cherche pas à opposer les douleurs, mais à pointer un silence particulier, là où la disproportion entre les faits et leur traitement devient frappante.
La réaction internationale a été édifiante. Là où l’Ukraine avait suscité une vague de solidarité, Gaza reste un sujet gênant, flou, à manipuler avec précaution. Les mots changent, les indignations sélectives apparaissent. Certains pays pleurent certains morts plus que d’autres. Les journalistes pèsent leurs mots. Les artistes hésitent. Les politiques évitent les questions.
Il ne s’agit pas de juger ou de blâmer, mais de poser une question sincère : pourquoi ces différences ? Peut-être par peur d’être accusé d’antisémitisme, par prudence politique, ou parce que certaines vies nous sont moins proches, culturellement ou émotionnellement. Reconnaître cela avec lucidité, sans honte ni cynisme, ouvre un espace de conscience plus vaste.
Une posture intérieure : ne pas fuir, ne pas haïr
La véritable profondeur de présence ne fuit pas la complexité du monde. Elle voit, elle ressent, elle reste. Voir Gaza, c’est aussi se laisser toucher, traverser, bouleverser. Ce n’est pas choisir un camp, mais dire : « ceci n’est pas acceptable ».
Rester présent à la douleur humaine, sans se crisper ni s’effondrer, c’est peut-être l’acte le plus radical. Un acte de tendresse lucide.
Se tenir debout : une éthique du lien
Témoigner, ce n’est pas s’opposer. C’est honorer ce qui importe profondément. C’est tenir une lampe allumée dans la nuit, même vacillante. Offrir une parole habitée, même tremblante. Dire ce que l’on voit, depuis un espace de présence, non de réaction. Ce n’est pas une obligation morale, mais une manière d’être au monde.
Il ne s’agit pas de prendre position dans une guerre, mais de rester en lien avec ce qui, en nous, peut encore voir clair, sentir juste, et aimer malgré tout.
Même dans le tumulte, quelque chose demeure. Un espace silencieux, vaste, capable d’accueillir la douleur sans s’y perdre. Un lieu intérieur d’où naissent les larmes, la tendresse, le refus, le soin.
Ce lieu n’est pas à construire. Il est déjà là. Il est ce qui, malgré tout, continue de relier.
Et parfois, il suffit que cela soit reconnu — doucement, simplement — pour que le monde, un instant, se rappelle à lui-même.











