Cher Théodore.
Merci pour tes souhaits de rétablissement ! Ils ont été efficaces, car cet ami de la communauté m’a bien soulagé et il m’a laissé une pommade qui finit le travail ! Il n’a pas voulu que je le paye. Il en sera récompensé…
Tu m’as demandé ce qu’était « Dieu » pour moi et quel rapport j’avais avec lui (ou elle…). J’ai toujours en mémoire l’expression de Maître Eckhart : « Je supplie Dieu de me délivrer de Dieu ! » Autrement dit, de laisser la réalité divine se manifester comme elle est, une fois délivré de toutes les images de Dieu que je me fais. Je ne te rappellerai pas les grandes théories des uns et des autres, des immanents, des transcendants, des dogmatiques, des conceptuels et des rigides… Cela n’amène à rien. Je te dirai simplement comment je le vis, même si c’est difficile à exprimer.
Au début, au monastère, j’ai fait comme tout le monde, je parlais à Dieu intérieurement, en pensant qu’il m’entendait et qu’il me répondrait peut-être. Après le monastère, en l’absence d’un quelconque sentiment de présence divine sous la forme que nous propose la religion, je me suis dirigé vers la méditation « sans objet », vers une mystique plus dépouillée. J’avais devant moi deux chemins : une montagne bien balisée, avec la représentation divine au sommet – comme la nuée sur la montagne de Moïse. L’ascension semblait inaccessible, ou au moins longue et ardue, pleine d’épreuves et de quelques lueurs d’espoir seulement. De l’autre côté, un saut dans le vide : il n’y avait rien que j’aurais pu me représenter, et la pratique méditative me semblait uniquement apaiser l’agitation des pensées ; c’était comme de chercher quelque chose d’inconnu à tâtons dans une maison plongée dans le noir.
J’ai procédé ainsi quelques années, approfondissant l’assise méditative et m’adressant parfois à « Dieu » en toute confiance, sans attendre de réponse particulière, car mes questions n’étaient que des agitations de mon bocal mental…
Puis j’ai eu quelques prises de conscience essentielles. Tout d’abord le Yogasûtra :
« Lorsque l’agitation mentale cesse, le Témoin (ce qu’on appellerait « Dieu ») apparaît » et surtout Eckhart qui comprend que « mon silence est le silence de Dieu » ou « mon fond est le fond de Dieu » ou bien « l’œil avec lequel je contemple Dieu est le même œil avec lequel Dieu me contemple ». Cette imbrication essentielle de mon être et de la nature divine me sauta aux yeux : « Tout est là ! », et la phrase d’Augustin me devint compréhensible « tu m’es plus intime que moi-même ».
A partir de là, ma vision de « Dieu » et les moyens que je mettais en œuvre pour « le chercher » ont radicalement changés. Je t’en parlerai dans une lettre suivante.
Tout est là, on peut sauter, non pas dans le vide, mais dans la plénitude essentielle.
Fr. L.











