Par essence, la spiritualité, et le lieu intérieur dans lequel elle nous amène, sont infiniment accessibles et simples, puisqu’ils nous mènent à l’unité absolue, d’abord avec nous-mêmes, avec le monde qui nous entoure et avec la réalité ultime qui fonde tout ce qui est – et que les religions nomment « Dieu ».
Les plus grands mystiques ont toujours affirmé que ce lieu d’unité – que l’on peut appeler « l’Éveil » ou « l’Union à Dieu » ou « le Soi » ou « le Rien » – est la réalité la plus profonde qui nous habite et qu’elle doit être cherchée en nous, et non dans un ailleurs, si céleste soit-il.
Augustin, s’adressant à « Dieu », lui dira : « Tu m’es plus intime que je ne le suis à moi-même. » Cette réalité est ma nature la plus profonde et la plus naturelle. L’unique obstacle, selon les paroles de Maître Eckhart (1260-1327), c’est moi-même. Il parle de nos aveuglements, de nos attachements, des objets mentaux qui nous fascinent.
Pour aller vers un chemin de lumière où notre nature profonde pourra émerger de la vase de notre mental égotique, les traditions spirituelles ont développé des vocabulaires, des idées, des représentations, des pratiques – et parfois des religions qui les ont absolutisés.
Pour revenir dans ma nature première, aucun intermédiaire, puisqu’elle est toujours là et que souvent je n’y suis pas. Mais que le chemin est parfois long vers l’illumination, la libération, la béatitude ! Nous avons besoin d’aide, nous cherchons des personnes qui sont déjà passé par là, nous nous soumettons à des pratiques, à des observances, à des règles, dans l’espoir d’avancer vers la lumière.
Quels intermédiaires, quels médiateurs choisir ? À qui se fier ?
Le maître que l’on investit de la présence divine pour nous guider peut être une aide précieuse s’il est suffisamment dépossédé de lui-même. Mais n’oublions jamais qu’en l’investissant ainsi, nous remettons en ses mains un pouvoir absolu qu’il pourrait manipuler gravement. Le vrai maître est intérieur, écoutons-le.
Les livres sont de précieux guides, surtout la littérature de première main écrite par des expérimentants. Les commentaires sont souvent sans profondeur. La vérité ultime, si elle est extrêmement simple, est également extrêmement indicible. Les écueils pour la traversée spirituelle sont les mots. Ne voyons pas les oppositions, ne faisons pas de polémiques, car toutes les contradictions convergent vers un essentiel. C’est la « coïncidence des opposés » qui se résout en Dieu, selon Nicolas de Cues. Le vrai livre, c’est celui du cœur.
Les pratiques sont souvent des portes, mais peuvent aussi être des impasses. S’il s’agit de plonger en soi en se laissant tomber, tout effort est une manière de se cramponner au bord de la piscine. Aucune pratique ne mène à l’illumination – ça se saurait – car ce n’est pas la pratique qui est efficace, mais l’attitude intérieure d’abandon et d’ouverture qui se trouve en moi. Faire la vaisselle peut être plus opérant que cinq heures de méditation rigide. La vraie pratique, c’est la vie de tous les jours.
Les rituels sont des actions, des paroles, des comportements – collectifs ou individuels – qui sont censé nous ouvrir à une dimension transcendante. Ils peuvent être très beaux, anciens et chargés d’histoire. Mais le rituel ne fonctionne pas de manière magique en agissant sur nous et sur le monde par le seul truchement de paroles et d’actes. C’est ma manière d’être présent à moi-même et au monde qui rend le rituel « efficace ». Le vrai rituel, c’est celui qui fait de toutes mes actions un rituel parfait.
Les objets dits « sacrés » ont toujours existé. Ils doivent nous mettre en rapport avec le divin, comme s’ils en possédaient une parcelle. Cela peut être une montagne, un rocher, une pierre, un arbre, une église, une huile, un symbole religieux, etc. Comme tout ce qui est sacré, on peut toujours se rappeler que le « sacré » a sa demeure en nous et non à l’extérieur de nous. C’est notre sacralité intérieure qui sacralise l’objet. Le véritable objet sacré, c’est mon âme.
En résumé, la descente au fond de sa nature essentielle n’a besoin d’aucune médiation. Néanmoins, pour en prendre conscience et pour diriger son attention là où il le faut, certaines aides seront les bienvenues. Mais elles ne seront jamais des portes avec un passage obligé. Ces médiations sont plutôt des panneaux indicateurs pour nous aider à nous orienter. C’est la fameuse parabole Zen : « Le doigt montre la lune, mais l’imbécile regarde le doigt. » J’ajouterai : « Et certains mettent le doigt sur un piédestal, sous verre, et se mettent à genoux devant. »












