L’éveil est un mot qui nous semblerait plutôt provenir de l’Inde pour désigner une manière particulière d’exister qu’il va falloir définir.
C’est le grand mythe de l’éveillé après lequel courent les sannyasin de tous bords et les touristes européens en quête d’exotisme spirituel. Les éveillés sont bleus (comme Krishna), habitent dans des grottes dans l’Himalaya où ils passent leur temps en lévitation.
Dit comme ça, vous allez me dire que je pousse un peu.
Et pourtant, considérons-nous que l’éveil c’est pour nous et pas pour une élite ascétique ou pour quelques élus pour lesquels il est tombé du ciel sans crier gare ? Qu’ont à gagner ceux qui nous vendent un éveil difficile (« Oh, ça sera pas en cette vie »), rarissime, un état supranaturel (Desjardins), très improbable, et accompagné de manifestions extraordinaires (les siddhis du Yogasutra, si on les comprend au premier degré) ?
Ces croyances sont-elles vraies ? Et si l’éveil était accessible, pour nous, maintenant ? Et si les fausses croyances sur l’éveil nous empêchaient de voir cette réalité lumineuse est infini qui nous habite déjà et qui ne demande qu’à émerger ?
Étonnamment, la tradition occidentale connaît aussi un « éveil », puisque le mot de « résurrection » se dit « se lever ou s’éveiller (de la mort) », sachant qu’il ne s’agit pas nécessairement de la mort physique, mais aussi de la mort spirituelle, puisque Jésus dit « laisse les morts (spirituels) enterrer leurs morts (matériels) » (Mt 8,22).
Pris au sens spirituel, le christianisme comprend l’union à Dieu comme un éveil à la Divinité et que Maître Eckhart définira comme pure conscience dans notre esprit, dépouillé du mental.
On parle de Satori (bouddhisme zen), d’éveil du Soi (Hindouisme), d’éveiller sa vraie nature (Harding), de « Dieu », du Tao qui n’est plus le Tao si l’on en parle, etc. Les mots sont pluriels et trompeur, car dès qu’on nomme, on perd la réalité dont on parle.
Ce qui est vraiment transversal dans les spiritualités, c’est la compréhension que l’instance la plus profonde dont elles parlent, l’origine et la finalité de tout – et surtout de notre vie intérieure – se manifeste sous la forme de notre conscience. Non pas de la conscience morale, mais de cet espace dans lequel nous sommes témoins de la réalité, du monde que nous sommes et qui nous entoure. Cette simple prise de conscience est déjà l’éveil. Sentir qu’en nous se trouve cet espace dans lequel se manifeste la réalité qui nous devient ainsi consciente est l’éveil. La représentation du monde (y compris mon corps) qui apparaît dans cet espace n’est pas la réalité, mais son image.
On ne peut pas en déduire, comme certains pourraient le faire rapidement, que le monde n’existe pas puisque son image est en moi, dans la conscience que j’héberge et que l’image n’est pas la réalité. Mais c’est commettre une erreur de première grandeur : pas d’image sans objet qui se reflète. Un miroir ne peut contenir une image que si on lui présente des objets. Croire que la réalité n’est qu’une fabrication de mon esprit conduit à un sentiment d’absence de sens en cette vie : « À quoi bon ? Rien n’existe. Tout n’est qu’un rêve ». Cela peut provoquer une grave crise et mener à une dépression.
Tout un imaginaire s’est bâti autour de la réalité de l’éveil de la conscience, et on ressasse souvent les mêmes récits d’éveils spectaculaires. Des éveillés ordinaires on ne parle jamais, et pourtant ce sont les plus nombreux. Souvenez-vous toujours que la manière dont vous vous éveillez vous est propre. Vous pouvez sortir d’un tunnel sombre et être éblouis par la lumière ou bien assister tranquillement au lever du soleil dans l’aurore. C’est toujours le même soleil. Ce qui serait bête, ce serait d’attendre l’éblouissement spectaculaire alors que le soleil est déjà levé. Et l’éveil est déjà là, puisque vous êtes conscients.
Mon simple conseil est d’ouvrir les yeux et de voir que vous pouvez très bien saisir l’éveil en comprenant que l’expérience que vous faite de la réalité (la vôtre et celle qui vous entoure) est l’éveil lorsque vous arrêter d’identifier la conscience à ses contenus. C’est la fameuse phrase du Yogasûtra : « Lorsque la conscience ne s’identifie plus à son objet, c’est la libération. »
Cet éveil n’est pas une fin en soi. S’il ne porte pas de fruit, c’est une coquille vide. Le fruit de l’éveil c’est la libération des conditionnements, qui peut être plus ou moins long et douloureux selon le degré d’attachement aux conditionnements limitants de l’ego. L’éveil me transforme. Si ce n’est pas le cas, et si nous retombons dans l’ornière du mental, il ne sert à rien. Nous y reviendrons peut-être.












