Une aspiration spirituelle authentique n’est pas simplement un motif parmi les autres constituants de la « tapisserie » de notre existence, mais la trame elle-même, invisible mais indispensable, sur laquelle viennent tour à tour se tisser et se défaire les motifs de la vie personnelle. Certains sont colorés et joyeux, d’autres sont incolores, ternes, d’autres encore sont sombres et tragiques. Mais la trame elle-même ne participe pas de ces nuances, de ces variations ; elle reste neutre, toujours présente, identique à elle-même. Elle sous-tend et soutient tous nos mouvements d’âme, sans pour autant en faire partie ; sans en être un elle-même ; sans en être le moins du monde affectée.
Dans de nombreuses propositions commerciales spiritualisantes, la spiritualité est envisagée comme un apport, un gain pour la personne qui s’y adonne. Gagner en sérénité, en intégrité, en efficacité, en santé, en force morale, en équilibre, etc. Une confusion est ainsi entretenue – sciemment ou non – avec le bien-être, les soins naturels et le développement personnel. Il s’agit à mon sens dans ce cas d’une spiritualité de confort, c’est-à-dire qu’elle vient conforter l’ego dans l’illusion de son existence, de sa réalité, de ses possibilités évolutives dans le cadre bien connu de l’espace-temps, de son espace-temps tel qu’il l’envisage, le crée et s’y insère.
La spiritualité authentique, une source de confort, de bien-être ? Rien n’est plus faux ! Il s’agit bien plus d’une déconstruction du faux, du partiel, que de leur amélioration ou d’un éventuel ré-équilibrage. Il ne s’agit pas d’une sélection des meilleures graines pour la culture de plantes plus productives ou plus résilientes, mais d’une tout autre manière de cultiver de tout autres plantes. Il s’agit d’une révolution intérieure, d’un changement radical d’orientation de la conscience, de la vie et des actes, et non d’une évolution progressive à partir du connu, consciemment organisée et évaluée. Cette déconstruction de notre façon habituelle d’envisager la vie, le monde et nous-même n’a rien à voir avec une mortification volontaire de la personne ; le démasquage du faux et du partiel par prises de conscience fulgurantes, dans les situations et circonstances de l’existence de la vie quotidienne, ne vise pas la destruction de la personne mais son ouverture au vrai, au réel, à la totalité de son être et de la Vie universelle. L’enfermement de la conscience-moi dans sa vision des choses étriquée, conditionnée, conventionnelle, est la source de tous ses maux, de tous ses conflits insolubles, de toutes ses blessures et de l’entretien de leur pérennité. La spiritualité authentique est une voie de guérison, de compréhension profonde, de détachement conscient de toutes les causes de souffrance. Mais la guérison peut (et même doit !) passer par des opérations « chirurgicales » douloureuses, hautement inconfortables, par des sevrages, des ruptures transformatrices. L’ordre établi de la souffrance auto-infligée doit être renversé ; et notre attachement à cet ordre mortifère est inévitablement bousculé, remis en question, contrarié.
La spiritualité n’est pas un ensemble de pratiques choisies sur catalogue, de croyances admises comme des vérités, ni une appartenance à une quelconque tradition avec ses rites et sa culture. La spiritualité authentique est l’état d’esprit dans lequel vous vous réveillez le matin, accomplissez ce que votre situation existentielle demande journellement de vous, et vous endormez le soir venu. En ce sens, tout le monde pratique une forme ou une autre de spiritualité très individuelle, intime ; tout le monde pense, ressent, vit et agit du matin au soir dans un certain état d’esprit très personnel. Le défi est de devenir conscient(e) de ce fait, de le voir, de le saisir en situation. Observer ce qui est, ce qui nous meut et nous émeut, ainsi que ses conséquences concrètes, pratiques, factuelles, est la seule forme de spiritualité libératrice.
Jean Bousquet
Extrait du livre Près de la Source, qui vient de paraître aux éditions du Septénaire.












