L’exemple du Dalaï Lama
En tant qu’enseignant de sagesse bouddhiste, j’ai passé 30 ans auprès des grands maîtres tibétains. Bilan ? ma vision est résolument et fondamentalement optimiste, et je vais vous dire pourquoi. Tout d’abord, le premier grand tournant de ma vie est ma rencontre avec le Dalai Lama à 24 ans. J’ai eu la chance de pouvoir le côtoyer de près à cette époque, et j’ai tout de suite senti profondément que cet homme détenait des secrets de la vie, de la mort, de la façon dont le monde fonctionne. Et c’est son exemple qui m’a poussé à m’engager à fond dans la sagesse bouddhiste. Le Dalai Lama avait plusieurs qualités : il était extrêmement joyeux et libre, d’une grande gaieté, d’un grand pétillement. En même temps très altruiste, très soucieux des autres… à la fois au niveau de son entourage, et au niveau du monde tout entier. Il avait un sens de la responsabilité universelle parmi les plus aigus que j’aie jamais connus. Et il était résolument optimiste, alors même qu’il subissait cette terrible invasion chinoise qui a qui a complètement détruit le Tibet à l’époque. Certains objectaient que le Dalai Lama n’a jamais réussi à libérer le Tibet de la domination chinoise. Quand on lui posait cette question, il répondait : « Certes, j’ai échoué de ce point de vue-là, mais d’un autre côté cette tragédie tibétaine a eu comme résultat la diffusion du bouddhisme dans le monde entier. Si j’étais resté au Tibet, je serais resté le Dalaï Lama pour quelques millions de tibétains, adoré par les Tibétains, certes, tandis que maintenant l’impact de mon message est infiniment plus grand que j’aurais jamais pu l’imaginer ». Et il est vrai que le Dalaï Lama est, entre autres, à l’origine de ce renouveau de spiritualité en Occident ; et aussi la MBSR, la méditation de pleine conscience moderne est née grâce à lui. Il a semé des graines innombrables dans le monde. C’était un homme responsable, actif, altruiste et joyeux.
L’optimisme engagé
Alors maintenant, à la lumière de cet exemple, pourquoi être optimiste pour le monde ?
Premier élément : la nature de l’être est pureté primordiale, bonté fondamentale. C’est la base du bouddhisme. En méditation, vous pouvez, ici et maintenant, dès que vous vous posez, expérimenter cette bonté fondamentale, cette bonté primordiale de l’être. Selon un dicton célèbre dans le bouddhisme : « Quand on voit que même la bête la plus féroce montre de l’amour à ses petits, cela prouve que la nature de Bouddha existe en tout être. » On peut remplacer bête féroce par qui on veut. Certains humains sont féroces aussi… mais voilà. Attention, il y a une fausse interprétation bisounours de cela : on accuse les bouddhistes de penser que tout le monde est bon donc il n’y a rien à faire… Mais pas du tout, au contraire : c’est parce qu’il y a ce potentiel de bonté fondamentale qu’il faut l’exercer, que cela vaut le coup de travailler pour le faire émerger, pour le faire gagner… tout comme si un enfant a un potentiel d’intelligence il va falloir bien sûr une éducation et du travail pour faire manifester ce potentiel. Donc c’est pas du tout une invitation à l’optimisme béat. Au contraire c’est un optimisme engagé et actif. Voilà le premier point.
Le deuxième point, je viens de le mentionner brièvement, c’est que même dans les situations les plus difficiles, même les situations extrêmes, comme par exemple au seuil de la mort, face à une maladie grave ou à une grande tragédie, à des épreuves difficiles, un refuge intérieur est toujours disponible par la méditation, ici et maintenant ; on peut trouver cette consolation, cette confiance au-delà de tout, qui nous attend. Et ce n’est pas une simple théorie, beaucoup de gens dans des situations extrêmes comme des camps de de travaux forcés ou des prisons ont témoigné de cet amour infini qui est toujours là, sous-jacent… et c’est aussi cela qui nous attend au moment de la mort. Cela donne une sorte d’optimisme fondamental – le mot fondamental est important. C’est le fondement de l’être, c’est de là que tout vient et c’est là que tout retourne.
Maintenant comme je vous l’ai dit, le bouddhisme est parfois accusé à tort d’inciter à la démobilisation, à un optimisme béat. Il n’en est rien : le bouddhisme est fondamentalement engagé. Il suffit de voir le Dalai Lama ou Thich Nhat Nahn, ce grand maître zen vietnamien qui s’est engagé toute sa vie dans l’activisme pacifiste et a eu un immense impact.
Quelles sont donc les clés dans le bouddhisme d’une action engagée, utile, efficace ? Le principe est très simple : L’action doit jaillir de notre vraie nature. Elle doit jaillir de l’altruisme. Elle doit jaillir de la paix intérieure. Elle doit jaillir de l’émerveillement. Elle doit jaillir d’une source positive. Tous les grands spirituels qui se sont impliqués politiquement comme Gandhi, comme Martin Luther King, comme beaucoup d’autres avaient comme base cet amour de l’humanité, cette source. C’est un principe sur lequel on ne peut pas transiger.
Les trois poisons : la haine, l’avidité et les vues fausses
Là, on peut s’inquiéter effectivement quand on voit dans le monde la plupart des partis, des mouvements politiques ou sociaux ne pas avoir du tout cette base-là, être plutôt basés sur un ressentiment, une haine… On parle souvent dans le bouddhisme des trois poisons : la haine, l’avidité et les vues fausses. Pour la haine, on comprend bien comment elle conduit au désastre, même au nom d’une bonne cause comme la réparation d’une injustice. L’avidité également ne risque pas de produire une société idéale : si on agit mû par l’avidité – c’est ce qui se passe évidemment dans le capitalisme mondialisé sauvage – tout est dévasté. Tout cela est assez évident. Mais il y a un autre danger, que l’on appelle dans le bouddhisme les vues fausses. Il est dit que parmi les 10 actions négatives, ce sont les vues fausses les plus dangereuses. Pourquoi ? Les vues fausses désignent la fixation conceptuelle sur des croyances, sur des principes qui deviennent des absolus. Le fanatisme religieux en est un bon exemple. Vous avez une doctrine posée comme dogme, et cette doctrine justifie que l’on massacre en masse des populations, par exemple les guerres de religion en Europe au XVème et XVIème siècles, l’inquisition… et bien sûr le fanatisme islamique plus récemment. Il y a bien sûr les fanatismes religieux mais plus généralement toute idéologie rigide, comme le communisme soviétique, le nazisme… Une doctrine fédère un groupe autour d’une croyance absolue qui justifie toutes les exactions.
Je viens de parler de cas extrêmes, mais vous avez une version plus soft, mais néanmoins très néfaste de ces fixations sur les vues fausses : par exemple le fait de classer les gens en catégories. Regardez à quel point de nos jours on divise les gens en catégories de race, de genre, de sexe, d’origine. Certaines catégories sont classées comme dominatrices et tous ses membres sont déclarés coupables… Tout le monde est finalement classé dans une catégorie et donc l’objet de la méfiance ou de la malveillance d’une autre catégorie. Tous les principes humanistes, universalistes, finissent par être balayés : au lieu de voir l’être humain au-delà des divisions, on recrée plus de catégories, plus de divisions, de fixations conceptuelles et de théories. Quant au bouddhisme, le Dalai Lama disait qu’il ne détestait pas les Chinois, qu’il souhaitait que tous les Chinois eux aussi puissent aller vers le bonheur. Il avait une bienveillance universelle pour tous les êtres sans les catégoriser. Il y a là un vrai danger : la haine, l’avidité, les vues fausses, ces trois actes négatifs de l’esprit selon le bouddhisme, sont vraiment à l’œuvre dans notre monde pour créer beaucoup de destruction.
Les raisons d’espérer
Maintenant, les raisons d’espérer : Au niveau mondial, on peut observer l’émergence de beaucoup de petites communautés qui vibrent très haut, où il se passe de très belles choses, des graines d’éveil : à l’échelle de villages, de quartiers, d’organisations, d’entreprises… on voit de très belles expériences, de l’altruisme au niveau d’un fonctionnement collectif, c’est magnifique. Ceci dit, beaucoup de gens vont vous dire « Ce ne sont que des microcosmes, ça n’influe pas sur le monde sur le « monde réel ». Peut-être sur le moment la différence n’est-elle pas visible, cependant selon un grand principe du bouddhisme, ce n’est pas la taille de l’acte qui compte, mais l’intention qui l’anime. C’est-à-dire que des actes de petite envergure accomplis avec une grande motivation, un grand cœur vont porter des fruits karmiques très puissants, très élevés. Ce n’est pas la taille de l’acte qui compte, c’est l’intention qui l’anime. Cette loi est difficile à comprendre par notre mentalité occidentale basée sur l’efficacité matérielle immédiate. C’est la sagesse du semeur, la sagesse du planteur d’arbre qui va planter ses graines. Ces graines karmiques vont pousser en leur temps. J’ai donné l’exemple du Dalai Lama parce qu’il est très bon : au départ, on ne voyait que la tragédie tibétaine et c’était effectivement une tragédie horrible. Et puis maintenant avec le recul du temps, on voit l’effet finalement incroyablement positif de la diffusion de la sagesse bouddhiste dans le monde entier. Donc vous voyez comment les karmas peuvent finalement mûrir d’une façon totalement inattendue. C’est un premier point.
La mort précède la renaissance
Et puis bien sûr, il y a un autre point : selon un des grands principes du bouddhisme également, toute renaissance est précédée d’une mort, une dissolution. Il y a besoin que quelque chose se dissolve, que quelque chose meure pour que quelque chose d’autre renaisse. Et souvent le processus de la mort implique souffrance, implique confusion, implique perte de repère, implique désorientation. C’est vrai à la fois au niveau individuel : sans parler de la mort physique, quand on traverse une grande perte, un grand changement, une tragédie, regardez à quel point on peut être désespéré, en perte de repère complète, en souffrance bien sûr. C’est peut-être ce qui nous arrive en ce moment en réalité parce que nous voyons seulement une très fine tranche temporelle de l’histoire de l’humanité, sans parler de l’histoire de la planète. On considère que l’espèce humaine a quelques millions d’années de vie sur terre ; mais quand on réfléchit à l’évolution de la société, on pense souvent au siècle dernier, au siècle présent, peut-être au siècle suivant et encore, on ne va pas beaucoup plus loin. Donc une très fine tranche temporelle… comme si vous voyiez le dernier quart d’heure de l’accouchement, sans voir la fin, sans voir le fruit. Si vous ne voyez que ça et que vous n’avez aucune idée de de l’avant et de l’après, vous ne voyez que la souffrance et ça vous paraît injuste, horrible, souffrant, tout ce que vous voulez. Mais si vous avez la vue complète, c’est juste un processus d’accouchement. Processus d’accouchement. Et beaucoup d’indications nous incitent à penser que nous sommes dans ce processus d’accouchement au niveau global, et il faut juste accompagner ce processus et ne pas se laisser désespérer par l’aspect momentané de la société.
Prendre soin du monde en gardant la paix intérieure
Les points essentiels, c’est garder une intention positive pour tous les êtres, garder la confiance et agir avec une vue vaste. Selon une parole bouddhiste : « Bien que ma vue soit aussi vaste que le ciel, ma précision dans mes actions est aussi raffinée que des grains de farine ». Garder cette vue vaste et en même temps agir. Et je voudrais conclure par une distinction sémantique très importante : de nos jours on parle beaucoup de l’écoanxiété par exemple, et il y a ce mot : « s’inquiéter ». Par exemple, si je vous dis en français que je m’inquiète ou que je me soucie beaucoup pour vous, c’est positif, cela signifie que je suis concerné par votre bien-être. Mais en même temps, le souci ou l’inquiétude sont opposés à la paix intérieure. Alors qu’en anglais vous avez une distinction très pertinente entre deux mots : care et worry. To care veut dire prendre soin et to worry veut dire s’inquiéter. Le bouddhiste vous dit : je vais prendre soin mais sans m’inquiéter, sans pas perdre ma quiétude. Et ce n’est pas de la théorie : j’ai vu le Dalai Lama face à son peuple qui subissait une tragédie horrible, être à fond dans le soin, l’action, la responsabilité. Il faisait tout ce qu’il pouvait pour la cause tibétaine et il le faisait avec force, avec énergie et en même temps, il n’était pas dans l’inquiétude ; cela paraît paradoxal mais il faut regarder cet exemple magnifique et s’en faire les émules.
Voilà mon conseil final : prenons soin au maximum de nous-mêmes, de notre environnement et bien sûr de ce monde en général par tous les moyens possibles, mais sans s’inquiéter, c’est-à-dire sans tomber dans l’anxiété, encore moins dans le désespoir et ni dans les passions tristes, que sont la haine, le ressentiment, etc. Et en même temps avoir cette motivation altruiste universelle et cette action qui jaillissent de notre vraie nature plutôt que de jaillir des passions tristes. Comme je vous le disais au départ, on peut être fondamentalement optimiste et en même temps en même temps pleinement engagé. Merci beaucoup.

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