Cheminer parmi les traditions contemplatives
Depuis plusieurs années j’explore, au fil de mes déambulations dans le monde « spirituel », diverses traditions de sagesse contemplative. Ma démarche ne relève ni d’une séance de shopping spirituel qui n’en finirait plus, ni d’une simple curiosité intellectuelle, même si cette dernière dimension, je l’avoue volontiers, y trouve sa place. Je suis porté par une aspiration plus fondamentale à mes yeux : écouter la Tradition au travers des mots des traditions et m’asseoir, avec dévotion, aux pieds du Maître véritable – la vérité de ce que nous sommes, de ce qui est, instant après instant.
La vie a voulu que cette dévotion prenne forme, après quelques péripéties, dans le bouddhisme. D’abord le bouddhisme theravāda dit « ancien », puis le zen, avant que je m’établisse naturellement dans les enseignements du bouddhisme tibétain, qui embrassent et transcendent mes premières amours spirituelles. Adopter et me laisser adopter par cette tradition du pays des neiges, constitue pour moi un engagement continu et sincère, mais parfois exigeant. Cette voie tracée de multiples embranchements, éprouvée, modelée et raffinée depuis des millénaires ne se laisse pas facilement approcher et encore moins dompter. Elle est ainsi très vite devenue pour moi un garde-fou indispensable, qui permet de ne pas se laisser embarquer par les contingences, désirs et aversions de l’ego – ceux qui se dissimulent, en angle mort, sous l’apparence trompeuse du « je suis réalisé, je suis un Maître, c’est bon j’ai compris, je n’ai plus besoin de pratiquer, écoutez-moi plutôt, je vais vous raconter l’éveil ».
Revenir encore et encore à la tradition, comme si c’était la première fois que je pénétrais dans le temple de mon Maître, Pierre Bourges. Sortir encore et encore des conditionnements jusqu’à la disparition de toute distinction entre la « vraie » vie, les enseignements et la pratique.
Ouverture, amitié et respect des traditions
Pour autant, fasciné depuis toujours par la beauté et la finesse des autres traditions contemplatives, mon engagement dans le bouddhisme s’est toujours accompagné d’une ouverture résolue à leur étude et à leur compréhension. Je m’y intéresse comme on s’intéresse à un ami : avec enthousiasme, parfois avec fascination, toujours avec respect et compassion – mais sans exclusivité, sans volonté de le modeler à mon image, sans chercher à l’instrumentaliser.
J’aime à penser que mon approche s’inscrit dans le sillage du courant rimé, cette ouverture non sectaire du bouddhisme tibétain illustrée par de grands maîtres tels que Jamgön Kongtrül Lodrö Thayé ou le premier Kalu Rinpoché. Il ne s’agit pas d’un œcuménisme naïf, ni d’une volonté de mêler artificiellement des approches distinctes, encore moins de réduire des traditions vivantes à une synthèse édulcorée. Ce qui me guide, c’est la reconnaissance que l’expérience vivante à laquelle ces traditions renvoient déborde naturellement leurs frontières respectives.
Cela ne nie en rien la valeur des traditions : leurs méthodes, cosmologies, panthéons, rituels, secrets et vues sur la Réalité ultime sont essentiels. Simplement, lorsqu’on les laisse parler depuis leurs racines profondes, elles renvoient toutes à une même source silencieuse. Les couleurs diffèrent, les gestes varient, les rituels s’exécutent dans des formes uniques – et pourtant, tous pointent vers cet espace nu et sans dimension qui précède nos catégories et nos croyances.
Ne pas se laisser piéger par les sirènes du romantisme, du matérialisme spirituel et de l’appropriation culturelle suppose de reconnaître une vérité simple : on ne peut s’approprier ce qui nous transcende, nous englobe et nous imprègne. Il ne s’agit ni de dénaturer ni d’instrumentaliser les traditions, mais de les respecter et de les honorer pour ce qu’elles sont, sans les plier à nos projections. Alors seulement, nous sommes en mesure de reconnaître qu’elles renvoient toutes, chacune à sa manière, à la même Tradition vivante, antérieure à leurs expressions particulières.
Là, il n’y a rien à posséder, rien à accumuler : seulement notre véritable nature à reconnaître.
La naissance de la collection « Enseignants spirituels contemporains »
C’est dans cet esprit qu’est née la collection Enseignants spirituels contemporains, publiée chez Almora, qui rassemble les voix rencontrées dans mon émission Les Entretiens de Nevermind, diffusée sur ma chaîne YouTube[1]. Chaque volume donne la parole à des femmes et des hommes qui, chacun dans leur tradition – ou en dehors de toute tradition formelle – ont exploré les sentiers du Vivant, du Réel, de l’Être, et de la Tradition. Chemin faisant, tous finissent par s’asseoir là où les doctrines s’effacent pour laisser paraître ce qui est avant toute forme.
Mon intention profonde est de laisser apparaître, à travers ces expressions contemporaines et ceux qui les portent, la singularité de chaque tradition, en respectant son langage, sa cohérence interne et sa manière propre d’éclairer le chemin. Mon rôle est, je le crois, de m’effacer autant que possible – même si je me rends bien compte que cet effacement est délicat, et que l’intention même qui porte cette entreprise montre qu’elle ne peut jamais être totalement neutre. Il s’agit simplement de créer l’espace le plus juste possible pour que ces enseignements se déploient d’eux-mêmes, sans être altérés par mes projections ou mes préférences.
Lorsque je me plonge à nouveau dans les ouvrages thématiques déjà publiés, une évidence s’impose : lorsque des enseignants authentiques s’expriment depuis le silence qui nous habite tous, leurs traditions ne s’opposent plus. Elles deviennent des manières différentes de pointer vers une même présence vaste.
À l’école de l’hindouisme, le nouveau volume de cette collection, s’inscrit pleinement dans cette continuité.
L’hindouisme n’existe pas
Un mot occidental pour une réalité plurielle
Il est important de préciser d’emblée que le titre de ce livre, bien que parlant et direct, n’est pas tout à fait exact et pourra faire tiquer les spécialistes – d’autant que je ne prétends pas en être un. En Occident, nous parlons de l’« hindouisme » comme d’un bloc homogène et cohérent, formé de doctrines et de pratiques bien définies. Mais ce mot est un costume cousu de l’extérieur. Ceux qui vivent cette voie parlent plutôt du Sanātana Dharma, l’« ordre éternel », ce qui soutient et relie la vie depuis toujours, indépendamment de ses formes religieuses.
L’hindouisme n’est donc pas une école à laquelle on adhère, mais un tissu vivant où se rencontrent la dévotion, la connaissance, le yoga, le rituel et la contemplation. Rien n’y est figé, il n’y a pas d’uniforme : tout respire, se renouvelle, se contredit parfois, se confronte, tout en gardant un cœur commun – la reconnaissance du Soi, cette réalité fondamentale qui imprègne et compose tous les êtres.
De manière ultime, nous pouvons même dire que l’hindouisme n’existe pas : il est vide, si l’on osait faire un emprunt au lexique bouddhiste, d’existence intrinsèque. C’est un mot posé (de manière incorrecte, nous l’avons vu) sur une immense diversité de pratiques, de courants et de visions du monde qui ne sont jamais réductibles à l’étiquette qu’on leur impose.
Dans À l’école de l’hindouisme, quatre voix différentes dans leur expression se rejoignent pourtant dans cette même source immuable. Elles ne parlent ni d’un héritage figé ni d’une abstraction philosophique, mais d’une présence immédiatement accessible lorsque le mental se détend.
Quatre voix, une Voie
Colette Poggi – Dans le sillage d’Abhinavagupta
Philosophe, indianiste, lectrice du sanskrit comme d’une langue intérieure, Colette Poggi explore le shivaïsme du Cachemire depuis plus de quarante ans. Elle raconte comment, lors de son parcours universitaire consacré à l’étude du sanskrit, la découverte du Vijñāna Bhairava, a transformé sa vie. Sous sa plume, les mots sanskrits deviennent translucides : ils révèlent des dimensions de reconnaissance, de vibration et d’espace conscient que les traductions peinent à rendre. Sa parole, plus qu’érudite, transmet une manière de sentir la réalité comme un déploiement vivant de la conscience.
Swami Sarvapriyananda – La limpidité de l’Advaita Vedānta
Moine de l’Ordre de Ramakrishna et enseignant à New York, Swami Sarvapriyananda transmet l’Advaita Vedānta avec une clarté et une rigueur déconcertantes. Sobriété, précision, pédagogie : il donne corps au célèbre Tat Tvam Asi – « Tu es Cela ». Dans notre entretien, il rappelle avec force l’importance d’une véritable préparation intérieure : éthique, concentration, discernement. L’éveil n’est pas un slogan assené comme une injonction adressée à une audience subjuguée, mais une maturation. La liberté se dévoile lorsque disparaît l’obstacle du moi qui se croit éveillé.
Swami Dharmapriyananda Saraswati – Un Vedānta qui respire
Issue de la lignée Satyananda, Swami Dharmapriyananda parle avec une nudité désarmante. Une expérience mystique soudaine, à trente-trois ans, a bouleversé sa vie. Ce qui frappe chez elle, c’est l’absence totale de posture spirituelle : rien à défendre, rien à prouver. Sous sa voix, le Tantra cesse d’être un système pour devenir disponibilité, ouverture, respiration. Yoga Nidra, purification, quatre yogas : tout se tisse en une voie profondément humaine, simple et douce.
Satyamuni – La radicalité de Nisargadatta Maharaj
Traducteur et passeur de l’enseignement de Nisargadatta Maharaj, Satyamuni transmet une parole directe, dépouillée, sans ornements. Le cœur du message est limpide : ce que nous sommes ne s’atteint pas, car cela précède toute histoire personnelle. La pratique consiste à revenir au pur sentiment d’être – cette présence nue, antérieure aux pensées. Une voie d’une simplicité radicale, d’une profondeur inépuisable.
Des mots à l’Essentiel
De ces rencontres, une évidence se dégage : les mots ne sont pas l’expérience, mais ils peuvent y conduire. Lorsqu’ils jaillissent d’une compréhension incarnée, ils évoquent bien plus que leur sens littéral. Ils ouvrent des portes. Ils laissent goûter ce qui les précède. Ils invitent à ressentir le silence à partir duquel ils sont prononcés.
Nous croyons souvent que les mots nous éloignent de l’essentiel ; parfois, au contraire, ils nous y ramènent. Dans une écoute sincère, quelque chose en nous se souvient – non d’un concept, mais d’une présence.
Une invitation à rencontrer
Ce livre n’a pas pour ambition d’expliquer l’hindouisme ni d’en proposer un panorama savant ou exhaustif. Cela me semble être une route périlleuse et beaucoup d’autres s’y aventurent très bien. Son intention est plus simple et plus directe : offrir une rencontre.
Une rencontre avec des voix dont la profondeur éclaire l’essentiel.
Une rencontre avec des traditions dont les formes diffèrent mais dont la lumière est la même.
Une rencontre, surtout, avec ce qui, en nous, reconnaît spontanément ce qui est vrai.
Si ces entretiens touchent, ce n’est pas seulement parce qu’ils enseignent quelque chose, mais parce qu’ils nous ramènent à ce que nous n’avons jamais quitté.
Voilà ce que j’espère pour le lecteur ainsi que pour tous les êtres sensibles : un mouvement intérieur, un retour à la maison, le flamboiement de la sagesse innée et de la compassion naturelle, et la cessation de la souffrance.

Ludovic Fontaine
https://www.youtube.com/@NeverMindMeditation
Entretiens de Ludovic Fontaine avec Colette Poggi, Swami Sarvapriyananda,
Swami Dharmapriyananda Saraswati et Satyamuni
Collection « Enseignants spirituels contemporains », Éditions Almora
Collection « Enseignants spirituels contemporains », Éditions Almora
À l’école de Jean Klein, entretiens avec Éric Baret,Francis Lucille et Jean Marc Mantel
Dans la vibration du tantrisme, entretiens avec David Dubois, Daniel Odier, Ellen Emmet
À l’école du dzogchen, entretiens avec James Low, Geshe Lhundup, Mila Khyentse Rinpoche, Philippe Cornu
La non-dualité au féminin, entretiens avec Julie Ann, Emmanuelle Errera, Marion Renault, Ginette Forget
À l’école de Ramesh Balsekar, entretiens avec Didier Weiss, Ragi Kadirgamar, Roger Castillo
La simplicité de l’éveil avec la Vision Sans Tête, entretiens avec Richard Lang, José Le Roy, Bill Garside, Lorène Le Roy, Cyrille Bouillet
Pour une spiritualité incarnée, entretiens avec Suyin Lamour, Judith Blackstone, Kamala Phonphibsvads
À l’école de l’hindouisme, Entretiens de Ludovic Fontaine avec Colette Poggi, Swami Sarvapriyananda, Swami Dharmapriyananda Saraswati et Satyamuni
[1] https://www.youtube.com/channel/UCfpQypc95NPd-XeP8rqHjJg/












