Cher Théodore.
Je ne sais plus où nous en étions restés. J’avais dû te parler du chemin qui va du Dieu extérieur au Dieu intérieur et du dépouillement progressif qui permet de trouver ce silence heureux et vaste qui nous habite. Je dis « qui nous habite », mais l’expression n’est pas bonne. Ce silence vaste et heureux est ma propre nature, c’est le fond de mon être. Eckhart a dit : « Dans mon âme se trouve un lieu qui est plus vaste que le ciel et plus profond que qu’un océan insondable. » Il faut passer du « il y a » à
« cela est ». Et même, pour être plus juste, « l’âme est en Dieu et Dieu est dans l’âme », ils sont connaturels, ils ne sont pas distincts.
Tu m’as déjà demandé : Mais de quelle expérience s’agit-t-il et comment y arrive-t-on ? Il me semble que le mot « expérience » n’est pas bon. Ce n’est pas vraiment un « état » non plus. L’expérience, c’est ce qui est sensible, qui se produit dans le temps, qui arrive et qui disparaît. Or, ce n’est pas le cas, c’est quelque chose qui n’est pas soumis au temps, et dans lequel on plonge de plus en plus. Beaucoup cherchent des
« expériences » dans la vie spirituelle, mais ils ne veulent en fait que des exaltations, des états modifiés de conscience, bref, rien de ce qui fait la spiritualité telle que je la vis. Dans le Bouddhisme on retrouve une expression très parlante : revenir dans sa nature originelle. Eckhart et le Zen vont parler de « revenir à ce que j’étais avant d’être ceci ou cela ». Ces expressions résonnent dans mon expérience.
Étrangement, lorsque je suis plongé dans ce « quelque chose » qui est le fond de mon être, j’ai parfois quelques exclamations spontanées qui viennent de ma culture, comme « merci ! » ou « loué sois-tu ! ». J’ai lu dans Thérèse d’Avila la même chose dans le Château de l’âme : « [Dans cet état de quiétude,] Dieu donne vie à notre âme par de secrètes aspirations, si vives qu’on ne peut en douter. Elles sont inexprimables et se traduisent parfois en paroles amoureuses qu’on ne peut contenir. Toute l’âme est éclairée et on sent que, de l’intérieur, la vie est donnée. »
Mais que faire pour y parvenir, me diras-tu. C’est justement le non-vouloir, le non-faire qui nous y font accéder. Arrêter de vouloir ceci ou cela, de faire ceci ou cela, mais juste tomber dans ce que je suis fondamentalement : nature humaine unie à la nature divine. Les mots sont vraiment limités, mais ce que j’essaie de te dire – et que tu saisis certainement dans ta propre vie – est très simple, très accessible, très immédiat.
Je me réjouis de te lire
Fr. L.












