Conte et voyage initiatique vers la grande paix naturelle de l’esprit éveillé.
Marc est pris par l’angoisse existentielle du temps qui passe, la difficulté de vivre dans un monde chaotique ; il souffre du sentiment d’être mal aimé, de l’incertitude de l’avenir, de la peur de la vieillesse et de la mort. Ses ruminations mentales le hantent continuellement. Las de tourner en rond, finalement il prend le parti de sortir de chez lui, et le voilà marchant sur un petit chemin de campagne.
En chemin, il rencontre un petit homme à la barbiche grisonnante soigneusement taillée, psychiatre expert en méditation de pleine conscience. D’un ton rassurant, celui-ci l’avise d’utiliser la méditation pour observer et accueillir ses schémas de pensée, ses angoisses, ses émotions avec une curiosité impartiale ; il lui enjoint avec affabilité de les considérer comme de simples phénomènes, sans s’y identifier ni les croire. Appliquant ces conseils, notre ami découvre que ses tourments sont causés par ce qu’il croit plutôt que ce qu’il vit : la façon dont il se pense dans le monde. Il commence à accepter l’idée d’une remise en cause globale de ses schémas mentaux ; mais comment s’y prendre pour avancer ainsi en terrain inconnu ? Comment accepter de perdre ainsi ses références habituelles ? Sur quel point d’appui se baser ?
Perplexe, il repart et marche quelques instants,quand, à sa grande surprise, il découvre au détour du chemin Albert Einstein fumant la pipe, tranquillement assis sur une grosse borne de pierre. Notre ami lui expose ses problèmes existentiels. Après l’avoir écouté en silence, le grand Albert se lève, le prend familièrement par le bras et lui dit sur le ton de la confidence : « L’espace et le temps ne sont que les modes par lesquels nous pensons, et non les conditions dans lesquelles nous vivons. » Il lui décrit la déformation de l’espace-temps, qui atteint dans les trous noirs un stade extrême où le temps et l’espace mêmesperdent leur signification.
Notre ami écoute avec étonnement ce langage très nouveau pour lui. Il commence à se dire que tout son discours intérieur sur la vie et la mort s’articule autour de l’idée de temps linéaire et universel s’écoulant dans une direction, comme un grand véhicule dans lequel nous serions tous contraints d’avancer au même rythme ; pour la première fois de sa vie, il comprend que cette flèche du temps pourrait bien être une simple fiction mentale.
Einstein lui parle ensuite de l’équivalence matière-énergie. En l’écoutant les yeux mi-clos, notre ami a l’impression que son corps et l’environnement perdent peu à peu leur solidité. Sa notion d’un moi solide associé au corps est ébranlée.
À la fin, le silence se fait, le grand savant est parti, il est seul. Ouvrant les yeux de nouveau sur le paysage, il l’impression fugace d’être un voyageur insterstellaire sur une planète inconnue visitée par lui-même, voyageur intemporel. Impression qui passe vite, mais qui dans l’instant est irrésistible.
Il poursuit son chemin, passe un petit pont, puis l’itinéraire se perd dans un grand terrain vague. Le brouillard fait son apparition. Il aperçoit confusément au loin deux personnages devisant dans la brume, sans pouvoir les localiser exactement ; en s’approchant, il s’aperçoit qu’il s’agit de Max Planck et de Niels Bohr causant de physique quantique. Il les aborde. Affables, les deux savants lui parlent de l’indétermination quantique, selon laquelle un système n’a pas de nature déterminée avant l’observation. Ils lui exposent également le phénomène d’intrication : deux particules éloignées peuvent se comporter comme un seul phénomène, l’univers est un tout unitaire. À l’écoute de cet exposé, notre ami est de plus en plus désorienté. Il se rend compte que sa pensée d’un moi inscrit dans un corps physique, séparé du reste du monde, souffrant de solitude et d’angoisse de l’avenir, est tout simplement incompatible avec cette nouvelle description de la réalité. Abandonner la dualité esprit-matière, l’écoulement d’un temps linéaire, la séparation de soi et du monde… mais
que resterait-il ?
Il quitte les deux hommes, reprend son chemin en se demandant avec inquiétude où tout cela va le mener. Il se sent secoué, ébranlé dans toutes ses certitudes : pas de réel déterminé ? Un grand tout unitaire ? Qu’est-ce à dire ? Il parvient ainsi à une clairière encombrée de grands troncs abattus comme par une violente tempête. Sur l’un d’eux est assis l’astrophysicien Trinh Xuan Thuan, tenant son livre Le Chaos et l’Harmonie à la main. Il voit la mine déconfite de notre ami et lui demande ce qui le tracasse. Plus il lui explique avec bonhomie que le chaos est extrêmement fertile en possibilités nouvelles, tandis que la linéarité et la prévisibilité nous maintiennent dans des sillons connus. Notre ami se souvient alors d’une expression venue du zen : « Esprit zen, esprit qui ne sait pas. » Il s’asseoit également sur le tronc et médite quelques instants… il sent qu’il est sur la bonne voie. Mais alors, le doute et l’incertitude seraient-ils précisément le chemin ?
Il reprend sa route et pénètre dans une grande forêt domaniale bien entretenue. Après quelques instants de marche dans une allée toute droite, il parvient à un grand carrefour. Un vieux chêne majestueux en occupe le centre, des allées rayonnent dans huit directions. Sous l’arbre, assis sur un banc fait de rondins, David Bohm et Hugh Everett discutent avec animation des dernières interprétations de la physique quantique. Au moment où il parvient sur les lieux, Everett est justement occupé à exposer sa théorie des univers multiples. À en croire le grand physicien quantique, la réalité étant indéterminée avant toute observation, tout se passe comme si l’observateur était à tout instant au carrefour d’une multitude de possibles, autant d’univers potentiels qui coexistent avant que l’acte de percevoir ou de penser nous propulse dans l’un d’entre eux, opérant ainsi un choix.
C’est un trait de lumière pour notre ami : il se rend compte que lors de sa dernière méditation, il avait fait l’expérience d’un espace ouvert où tous les possibles lui étaient offerts. Ce qu’il nommait doute, incertitude et désorientation était tout simplement la liberté, une liberté intérieure jamais connue auparavant. Son sentiment de limitation et d’impuissance bien connu était seulement dû à son désir de prévisibilité et de sécurisation. Tout se met en place : la déconstruction radicale de ses modes de pensée, de ses attentes, de ses craintes, de ses références, et le bouleversement qu’elle implique étaient une étape nécessaire pour atteindre l’état de grande ouverture libre des oeillères de ses schémas mentaux. Il regarde autour de lui, choisit une allée, se remet en chemin.
C’est alors qu’il remarque une chose étrange : à chaque pas, il se trouve à un carrefour similaire ; la forêt lui paraît sillonnée d’un nombre infini de chemins entrecroisés, comme autant de destinées possibles s’ouvrant à lui à chaque instant…
Inexplicablement serein, sans chercher son chemin, laissant ses pas le guider, notre ami revient chez lui. Tout d’abord, en franchissant le seuil de sa maison, il se sent de nouveau oppressé par ses ruminations habituelles. Mais il se souvient aussitôt des paroles des grands physiciens qu’il a rencontrés. S’asseyant en méditation, il observe ses pensées et constate qu’elles naissent toutes d’un cadre de référence erroné, périmé. Il les accueille alors pour ce qu’elles sont, de simples phénomènes traversant l’espace de sa conscience. Il comprend que le serpent qui le tourmentait est en réalité une simple corde bariolée.
Cette prise de conscience directe est tellement saisissante qu’elle correspond pour notre ami à une véritable libération : comme un sortilège perd soudain son pouvoir, son angoisse existentielle, n’ayant plus de base, cesse. Il découvre une plénitude inconnue, libre de référence. De même que l’espace n’est pas défini ou limité par les objets qui le traversent, sa conscience n’est plus définie ou limitée par les pensées, les émotions et les sensations qu’elle perçoit. Sa nature éveillée resplendit comme le ciel immaculé par aucun nuage.












