Le véritable amour n’est pas un sentiment – tendre ou passionné – qu’on pourrait éprouver pour une personne, un groupe, une idée ou une noble cause. L’amour humain – quand bien même il s’adresserait à l’humanité entière ou à tout l’univers – n’est pas stable ; ce n’est pas une valeur fiable. Il est sujet à variations ; il se lasse et s’épuise, change d’objet ; il peut être déçu ou trahi, et se muer en amertume, voire en colère et en haine. L’amour humain – comme tout ce que l’être humain peut produire – ne dépasse jamais l’être humain lui-même : ses limites, ses divisions, son alternance de hauts et de bas, de conscience et d’oubli.
Le véritable amour est cet espace libre empli d’une énergie incommensurable, qui s’étend au-delà des limites, des frontières bien gardées de l’ego – sentimental ou non – conditionné par les normes sociales étriquées et corrompues par l’intérêt à court terme et la volonté de domination, apprises à grand renfort de répétition et de répression de tout élan créatif, libérateur. Le véritable amour est une substance cosmique universelle : créatrice en tant que source, révélatrice en tant que lumière, transformatrice en tant que force indomptable. Cette substance foisonnante de Vie, énergétique, est non-humaine car illimitée, bien qu’elle inclue également l’humanité dans ses radiations, au même titre que la totalité des atomes et des ondes qui peuplent et parcourent l’univers.
L’émotion provoquée dans notre être (corps, âme, esprit) par l’attouchement de cet espace libre universel ne peut en aucun cas être récupérée, assimilée, contrôlée, exploitée par l’ego avide de sensations, de connaissances, de pouvoir. Ce n’est pas une émotion ordinaire qui va et vient, poussant à la réaction (attaque, fuite, défense, repli sur soi…), mais un torrent soudain de paix et de silence intérieurs. C’est une réparation instantanée des dégâts causés à la conscience par la pensée bruyante et désordonnée ou l’avidité brutale et aveugle, toujours à l’affût d’un « os à ronger », que celui-ci soit d’ordre matériel, sexuel, affectif, intellectuel ou spirituel. Tout cela – ce tournoiement incessant, étourdissant, d’idées, d’affects, de stratégies et d’efforts – s’apaise et se rend à l’évidence lumineuse de l’Attouchement. Rien ne demeure plus dans l’être devenu ouvert que la plénitude radieuse de l’Attouchement.
L’attouchement du véritable amour ne met en branle aucune des fonctions humaines ordinaires, habituelles, qui nous occupent, nous préoccupent et nous font agir. La conscience pure, intacte, se réveille en nous et se révèle à elle-même par la grâce de l’Attouchement ; dans toute sa beauté virginale, son intelligence supérieure, sa puissance transformatrice. Ce « baiser de l’Univers » peut se manifester tantôt comme une brise rafraîchissante, tantôt comme une tempête dévastatrice. Car le véritable amour ne connaît d’autre loi que celle de son expansion perpétuelle. Il ne sait pas respecter les limites imposées par nos connaissances fragmentaires, notre morale, nos peurs et préjugés. Cette énergie universelle ne peut aucunement tenir compte de nos rationalisations, sentiments, habitudes et réticences.
Qui s’ouvre à cet amour, à son attouchement, se perd soi-même. Qui se perd soi-même entre instantanément en contact avec ce qui dépasse à jamais la condition humaine, avec ce qui va immanquablement neutraliser et effacer tout le contenu de l’expérience duelle, spatio-temporelle ; ce contenu en souffrance, en manque permanent, en conflit avec lui-même aussi bien qu’avec tout ce qui n’est pas « lui-même ». Car le véritable amour et l’espace-temps ne sont pas de même nature ; ils ne peuvent se fondre, s’harmoniser ; la conscience de l’un chasse inévitablement celle de l’autre. Dans l’Unité de l’Être, on ne peut à la fois demeurer en guerre et en paix, dans la confusion obscure et dans la clarté sereine et lumineuse de la vision pénétrante de ce qui est en réalité.
Le véritable amour ne se donne pas à ressentir : il est le ressenti lui-même, sa source impersonnelle, son origine. Il ne s’adresse pas spécifiquement au cœur ni à aucun autre organe en particulier, mais il infuse la totalité de l’être et le transforme : il le saisit !
Il est très facile de se fermer à l’attouchement du véritable amour : il suffit pour cela de se laisser dériver sur le flot abondant des illusions (tantôt séduisantes, tantôt repoussantes, tantôt effrayantes) offertes par notre statut spatio-temporel, tant personnel que collectif.
Il est très facile de s’ouvrir à l’attouchement du véritable amour : il suffit pour cela de laisser s’exprimer, se déployer, notre aspiration la plus profonde, la plus vitale, quelles qu’en soient les conséquences, imaginaires ou réelles.
Nous sommes à chaque instant de notre existence positionnés à la frontière exacte de deux domaines de conscience, placés devant ce choix très simple, proposé sans pression aucune.

Jean Bousquet
Ce texte est extrait de son dernier ouvrage Près de la Source publié aux éditions du Septénaire.












