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Le parfum de l’Éveil

Au cœur des Chummâ (Tantra du Cachemire, VIIIe s.)

En résonance avec l’émerveillement chez Plotin

Dans le Tantra non dualiste du Cachemire, l’éveil à la Vie universelle possède un rôle central. Cet acte, jaillissant de la conscience-énergie est potentiellement présent en chaque instant de nos vies. Il fulgure depuis le Cœur-conscience, le noyau fondamental de notre être, reliant toutes nos fonctions physiques, mentales, etc. Il est le centre du cercle intégrant toutes les énergies qui constituent notre vie : ces énergies sont analogues aux rayons infinis qui relient le centre à la circonférence. Ainsi, dedans et dehors, vie pratique et expérience spirituelle, relèvent, en ultime ressort, de la même réalité.

Pourquoi faudrait-il s’éveiller, si tout est déjà là ? La réponse unanime des diverses écoles du shivaïsme tantrique cachemirien, comme du courant bouddhiste Dzogchen, se résume ainsi : c’est parce que nous n’en sommes pas conscients, ou, en termes indiens parce que nous dormons notre vie. Le miroir de notre conscience est en effet empoussiéré, fragmenté, voilé par les cuirasses du moi. Comment ce miroir pourrait-il alors refléter la réalité, irradier la lumière originelle, l’âme de notre âme ? Comment pourrions-nous nous souvenir de notre appartenance au tout ? Car nous ne faisons qu’un avec lui, à la manière d’une onde au sein de l’océan, ainsi parlent les Tantras du Cachemire.

Si nous voyageons vers les spiritualités de l’Orient asiatique, nous découvrons ainsi un idéal de l’existence humaine qui tend vers une osmose individu-univers, intégrant, dans les courants non dualistes, contemplation et action, éveil et vie pratique. Cette vision parle à tout être humain, elle peut nous inspirer, même si nous sommes nés sous d’autres latitudes, et dans un univers culturel différent. Cette parole apporte en effet un parfum nouveau et pourtant ancien. Saura-t-elle transfigurer la manière de vivre notre vie en nous aidant à nous souvenir que nous ne sommes pas que la circonférence, mais aussi les rayons et le centre. Car vivre à la surface des choses ne comble pas la soif de plénitude. C’est dans le tréfonds de la source que l’on étanche sa soif.

Certains textes anciens résonnent à notre cœur comme éminemment actuels et vivants.

Prenons les Chummâ de Niskriyânanda, ces paroles ardentes et mystérieuses sont des transmissions du plus haut degré. Chummâ est très probablement une forme ancienne du cachemiri, signifiant « enseignement secret », « indices » ou « prémices », jalonnant la voie vers l’Éveil. Elles font suite aux confidences d’un yogin qui livre ses impressions immédiates sur l’état indescriptible qu’il a vécu : son expérience d’éveil. Les Chummâ se déploient en spirale, livrant secrètement, les dévoilements de l’éveil[1]. Chaque formule mystique est tel un kōan, ces paroles défiant le sens conventionnel, car elles nous projettent dans un autre espace, dans l’infini vertigineux de l’expérience mystique où le vide côtoie la plénitude, la parole est imprégnée de silence, la ténèbre de la conscience ordinaire irradie de lumière.

Tel est le sens profond du Tantra non dualiste. Diverses voies pointent vers cet état infiniment vivant, en résonance avec la Conscience universelle ou divine. L’état auquel aspirent les hindous, les bouddhistes ou les taoïstes, les mystiques authentiques est en effet celui dans lequel la Conscience cosmique imprègne totalement la conscience individuelle, à la manière d’une goutte d’eau qui se souviendrait de sa nature océanique. La vie est ainsi ressentie par ces « éveillés » comme l’imprégnation de la petite existence individuelle par la vie universelle. Tout acquiert dès lors cette indicible caractéristique : le parfum de l’éveil.

Les Chummâ évoquent « les flots de pur émerveillement et de joie suprême », lors de la plongée en soi-même. « Cet état, confie Niskriyânanda, eut raison de moi, éliminant en un clin d’œil le voile des vestiges inconscients. En cette unité sans faille, indifférenciée, n’affleure plus aucune pensée. Durant un très long moment, je me trouvai immergé en un état immuable, et, soudain, par la puissance de la grâce, je connus le parfum de l’Éveil. Sous l’effet d’un émerveillement jusque-là inconnu, qui infusa d’une béatitude hors du temps ma conscience, je fus pris de vertige. Tel je demeurais, plongé dans le plus profond ravissement. »

Dans notre univers culturel, nous pourrions sans mal trouver quelques échos de cette expérience, différente bien sûr, mais de même nature, me semble-t-il. Je songe par exemple à Plotin (IIIe siècle). Dans un des livres qui lui est consacré, Pierre Hadot, philosophe spécialiste de l’Antiquité, a mis en lumière cette dimension centrale. Il l’a désignée par l’expression « la simplicité du regard », qui a donné son titre à l’un de ses magnifiques ouvrages. Voici un extrait de sa traduction portant sur l’expérience de l’Un :

« Toutes choses y sont pleines de vie et comme bouillonnantes. C’est comme un courant venu d’une source unique ; il n’est pas comparable à un souffle ou à une chaleur unique mais plutôt à une qualité unique qui fond en elle et retient toutes les qualités, à une douceur qui serait en même temps odeur, en qui la saveur du vin s’unirait avec toutes les autres saveurs et toutes les couleurs ; elle a toutes les qualités perçues par le tact et aussi toutes celles qui sont perçues par l’oreille. Tout y est mélodie, tout y est rythme. » Énnéades VI 7, 12, 22

« Tout est transparent ; rien d’obscur ni de résistant ; chacun est clair pour tous jusque dans son intimité ; c’est la lumière pour la lumière. Chacun a tout en lui et voit tout en chaque autre : tout est partout, tout est tout, chacun est tout : la splendeur est sans borne. » Énnéades V 8, 4, 4[2]

Ces paroles, issues des Chummâ, comme celles de Plotin, sont porteuses d’un sens vibrant, or, en sanskrit, le sens d’un mot, d’une phrase, est appelé shakti : énergie, puissance. En tant que « paroles vraies », il émane d’elles un parfum d’éveil doté d’efficience.

 

Colette Poggi

colettepoggi.com

 

Dernier ouvrage de Colette Le tantrisme en 101 citations aux éditions I littérature, 2026 :

 

Les dévoilements de l’Éveil, éd. L’Originel, 2025.

 

[1] Voir bibliographie.

[2] Pierre Hadot, La simplicité du regard, Paris, 1997.

Tags: Conscience, Émerveillement, Eveil, non-dualité, Tantra

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